Les Jésuites de la Province de Belgique Méridionale et du Luxembourg (BML)

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une spiritualité

19 septembre 2010

**Actualité des Exercices

Les Exercices ont une actualité extraordinaire par ce qu’ils apportent et par leur force pour changer le coeur de l’homme. C’est précisément ce dont a besoin le monde d’aujourd’hui. Les terribles problèmes humains qui angoissent nos contemporains ne trouveront pas de solutions dans des lois ou des réformes de structures si, auparavant, le coeur de l’homme ne change pas. C’est l’homme en effet qui crée les structures et les divers systèmes économiques. Donc, si l’homme ne change pas à l’intérieur de lui-même, les nouvelles structures et les nouveaux ordres financiers seront aussi mauvais ou pires que les précédents. Pour cette raison, les Exercices, qui visent justement à ce que l’homme se convertisse et réforme sa vie selon l’Évangile, possèdent une force spécifique pour la construction d’un monde nouveau qui signifie un véritable progrès humain intégral, et non un monde dans lequel l’homme soit prisonnier et victime de son propre égoïsme ou de ses inventions. C’est contre lui-même que l’homme technocrate et égoïste transforme le monde en une prison et édifie ce que l’on appelle la cité du profit dans laquelle il ne reste, selon l’expression de quelqu’un, que « le vent qui la traverse ». On a aussi affirmé qu’ une heureuse rénovation résulte de la réponse de toutes les possibilités de l’homme .

Les Exercices ont ce pouvoir de provoquer une réponse totale de l’homme à l’appel du Christ face aux situations de la vie ; ils inspirent la véritable évaluation et le vrai discernement des problèmes humains concrets, et ils développent la plus grande efficacité dans l’action, avec des solutions qui seront les meilleures car elles naîtront d’un esprit équilibré qui ne subit pas d’influences qui le perturberaient.

Les Exercices sont non seulement un antidote contre ce que l’on appelle le choc du futur qui paralyse aujourd’hui et annihile tant d’énergies humaines, mais aussi un stimulant pour les forces les meilleures de l’homme. Car ils présentent le pur idéal de l’Évangile, personnifié par la figure de l’Homme-Dieu, avec son message à la fois très simple et très élevé, porté à ses ultimes conséquences. Et tout ceci en une présentation psychologique si humaine et si profonde qu’ils rendent cet idéal irrésistible.

Pedro Arrupe
Itinéraire d’un Jésuite , pp. 90-91.


**L’actualité des Exercices Spirituels

Jacques Lewis, s.j.
Canada

La question de l’actualité d’un instrument apostolique ou d’une spiritualité particulière est, à vrai dire, une question banale, car elle va de soi. Il s’impose, en effet, qu’on se demande si le moyen ou les thèmes qu’on veut mettre en oeuvre sont compréhensibles et acceptables dans le milieu où l’on se trouve. Cela vaut, bien sûr, pour ce qui est des Exercices de saint Ignace, qui ont été conçus en une autre époque que la nôtre. Dans la Compagnie, on a affirmé ces derniers temps qu’ils n’ont pas vieilli en leur substance. Il importe de bien montrer qu’il en est ainsi, non pour exalter notre fondateur ou notre marchandise ni pour nous rassurer inconsciemment, mais pour voir clair tout à fait et utiliser avec autant de confiance que de savoir-faire cet instrument dont l’emploi est une exigence de notre mission de jésuites. J’essaierai donc ici de mettre en lumière des points sur lesquels, à mon avis, les Exercices concordent avec la mentalité de notre temps et qu’il faudrait retenir, étudier, faire valoir. Mon exposé ne sera pas nécessairement exhaustif et il s’en tiendra à des aperçus.

Expérience
Notre civilisation répugne à des vues religieuses tombées d’en haut sans qu’on ait prise sur elles, à un système de dogmes auxquels il est obligatoire d’adhérer, à une morale rigide qui oblige strictement et engage notre sort éternel, à un régime de rites ou de pratiques auquel on doit s’astreindre. Bref, on tend à rejeter tout ce qui est ressenti comme un carcan imposé de l’extérieur et qu’on appelle volontiers religion. On agrée le « spirituel », c’est-à-dire un dépassement vécu. On aspire à éprouver un contact avec des présences ou des forces qui sont au-delà du quotidien, du structuré, du contraignant. On est attiré par une expérience sortant de l’ordinaire. Voilà le mot clé : expérience, qu’on entend de diverses façons, même aberrantes.

Or, il faut l’affirmer résolument, en leur essence même les Exercices proposent une expérience et se définissent par elle. Gilles Cusson a vu correctement en eux une pédagogie de l’expérience spirituelle personnelle et Karl Rahner a souligné avec une immense conviction que le Dieu des Exercices est le Seigneur qui se livre à une communication de lui-même. La retraite ignatienne ne se présente pas comme une session de spiritualité où l’on vient s’instruire, ni même comme une période où l’on s’adonne à un surcroît de piété pour renouveler ou approfondir sa ferveur. Elle se fait par des exercices, c’est-à-dire par la mise à contribution, devant les données de la foi, de nos puissances de comprendre, d’imaginer, de réagir, de prendre contact, de communier, bref de connaître, au sens biblique d’entrer en relation vitale par tout son être. On se livre à des « opérations » (Ex 1), mêmes corporelles et dans une ambiance physique appropriée (cf. les Additions), où tout le moi entre en jeu, où l’on passe par des mouvements d’attrait ou de répulsion, des motions diverses que saint Ignace appelle « consolations » ou « désolations » et qui lui paraissent si normales et requises que leur absence doit provoquer une intervention de la part du directeur (6). En effet, il est persuadé que, si le retraitant se prête avec tous ses dynamismes aux réalités spirituelles qui lui sont offertes, tant l’ennemi que Dieu notre Seigneur vont « agir » en lui (16). Et la mise en branle de l’être global et profond du retraitant peut être telle que, par exemple, il « goûte l’infinie suavité et douceur de la divinité » de ]’Enfant couché dans la crèche (124), et la grâce peut aussi s’avérer si pénétrante et si forte que l’âme verse des larmes qui la portent à l’amour de son Seigneur , ou bien produit dans l’âme une motion qui l’amène à « ne pas pouvoir » aimer une créature en dehors du Créateur (316).

Si le retraitant, d’entrée de jeu ou en tout cas par la suite, offre au Créateur et Seigneur tout son vouloir et toute sa liberté (5), les Exercices sont vraiment et avant tout une occasion d’intense et intime expérience spirituelle. Ils procurent au retraitant, dans les oraisons, de sentir et goûter les choses intérieurement et par là d’avoir l’âme r assasiée et satisfaite (2) ; ils lui font éprouver que le Créateur se communique lui-même à l’âme et agit sans intermédiaire avec sa créature (15) ; ils peuvent occasionner une consolation sans cause précédente , car c’est le propre du Créateur d’entrer, de sortir, de produire dans l’âme une motion, l’amenant tout entière à l’amour de sa divine Majesté (330). Il faut noter que le directeur nuira à de si hauts bienfaits, voire les entravera, s’il se comporte comme un meneur disciplinaire dans la marche de la retraite ou si, dans la présentation de sujets d’oraison, il fait preuve, à l’encontre de ce qu’exige la 2’ Annotation, d’un savoir abondant ou d’aptitudes à persuader, émouvoir, orienter. Un directeur ignatien doit ne rien avoir d’un professeur ni d’un chef ni d’un causeur séduisant. Sa principale, presque son unique qualité est celle d’avoir la présence discrète d’un témoin qui accueille les confidences de son retraitant, discerne ce qui se passe en lui, l’amène à voir clair dans le cheminement qu’il parcourt et à reconnaître l’appel que lui adresse le Seigneur. Il est le sage et amical compagnon d’un être comptant sur lui pour accomplir sa précieuse démarche. Un signe humain de l’Esprit. Si tout cela est assuré, l’exercitant fera sa propre retraite, et non la retraite du père Untel .

Si les Exercices se caractérisent tellement par une expérience, sous diverses formes, qu’ils sont issus de ce qui s’est passé chez Ignace lors de son entrée dans la vie spirituelle à Loyola-Manrèse. Il a toujours pensé que ses Exercices étaient beaucoup moins son oeuvre que celle de Dieu, autrement l’éloge extrême qu’il en fait dans sa lettre à Miona serait troublant ou bien scandaleux. Et il a été convaincu qu’il avait non seulement le droit, mais aussi le devoir de transmettre à d’autres ce qu’il avait reçu lui- comme on peut le voir ou le deviner par ce qu’il révèle laconiquement à Ca- dans les deux premiers paragraphes du no 99 de son Récit du Pèlerin (RP). Or, qu’avait-il reçu durant sa longue conversion ? Une initiation à travers des expériences variées et de niveaux différents, même hautement mystiques, par lesquelles Dieu marquait son être en l’introduisant dans une nouvelle vie (RP 21), en lui faisant percevoir et juger la « diversité des esprits » (RP 99), en faisant que son intelligence soit éclairée par la vigueur divine (Ex 2) en de prodigieuses manifestations (RP 28-30) don dont la première, sur la Trinité, déclenche en lui « tant de larmes et de sanglots qu’il ne pouvait se dominer », et dont la dernière, au bord du Cardoner, lui laisse le sentiment d’être devenu comme un autre homme . Comment nous étonner alors que sa retraite se situe foncièrement sur un plan expérientiel ? Les Exercices nous placent fortement sur le terrain du vécu, si bien que, par exemple, le pécheur qu’est chacun de nous lance un cri d’étonnement avec une profonde émotion (60) devant toutes les créatures qui l’ont laissé en vie. Pour être ignatienne, du moins pleinement, la retraite doit pénétrer nos ressorts humains et les imprégner tant d’âme que de grâce, si bien que le retraitant puisse sentir que l’amour qui le meut et le fait choisir un chemin descend d’en haut, de l’amour de Dieu (184).

Autonomie spirituelle
On sait qu’au plan de la morale notre époque tend à récuser des normes absolues et l’intervention d’une autorité ; on s’oppose à tout ce qui brime la conscience individuelle. D’autre part, à cause d’une fréquente complexité des situations, et aussi d’une évolution de la culture, l’Église elle-même fait appel plus souvent qu’autrefois aux décisions de la conscience personnelle. On est réfractaire au légalisme et sensible à la directive de saint Paul : Laissez-vous conduire par l’Esprit (Ga 5, 16), ou à la suivante : Soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait (Rm 12, 2), comme on aime la réprimande que lance Jésus après avoir évoqué les signes des temps : Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? (Lc 12, 57) . Le Créateur, n’est-ce pas, a laissé l’homme à son propre conseil (Si 15,14).

Dans les Exercices, c’est à cet idéal d’initiative et d’autonomie, sur le plan spirituel, qu’ on est invité et initié. On vient aux Exercices pour faire quelque chose soi-même et pour découvrir son orientation de vie, non pour qu’un directeur dicte ce qu’il faut penser et décider. Le verbe « chercher » est caractéristique de la retraite ignatienne et il en exprime un aspect essentiel. On s’engage dans les Exercices essentiellement pour chercher et trouver la volonté divine dans la disposition de sa vie (1). Ce que saint Ignace formule dans ce texte au sujet de la retraite prise en son ensemble, il le reprend à propos de chaque Semaine (11) et de chaque oraison (76). La retraite ignatienne est une période où l’on se livre à la recherche personnelle, sous l’action de l’Esprit, à la lumière d’une contemplation de l’appel et du mystère de Jésus Christ. Cette recherche s’effectue par les tentatives du discernement et s’achève dans un choix que le directeur doit bien se garder d’influencer. Tout le processus de l’élection, but des Exercices, est ainsi la mise en oeuvre de la liberté profonde du retraitant. La retraite ignatienne est une école d’autonomie éclairée par la foi priante. On y cherche contemplativement le Seigneur qui se communique lui-même en révélant l’appel particulier qu’il adresse à chacun, et on s’offre délibérément à partir de son élan intérieur et de la perception que l’on a vécue personnellement. C’est une merveilleuse réalisation de soi-même, qui peut combler les aspirations modernes au cheminement qui aboutit à l’accomplissement de nos potentialités, à notre point oméga. Elle est d’autant plus merveilleuse qu’elle se fait dans une rencontre avec Dieu, non dans une orgueilleuse autosuffisance. Le retraitant ignatien passe de la liberté de l’« indifférence » à celle du Suscipe.

Ajoutons que cette mise en oeuvre de l’autonomie n’est pas l’apanage de la retraite : un spirituel ignatien la pratique durant toute sa vie. Cela est providentiel en notre temps où l’on n’est plus porté par l’unanimité chrétienne.

On l’a dit, l’humanité habite maintenant ou plutôt constitue un « village global ». Les pays sont en communion les uns avec les autres à travers les continents et les mers ; ce qui se passe dans une région du monde est instantanément connu dans les autres régions et les affecte plus ou moins ; bien des choses s’internationalisent, dans le domaine du droit, du commerce, des arts, de la politique ; les nationalismes s’affirment plus que jamais, mais aussi se répand ici et là le sentiment qu’on est citoyen du monde ; on voyage de plus en plus et avec toujours davantage de facilité, de même qu’on communique aisément d’un continent à un autre ; sont devenus courants les mots : international, planétaire, mondial et même spatial ou cosmique, et, bien sûr, universel.

Les Exercices correspondent-ils à cette mentalité ? Ils sont sûrement de nature très personnelle, au point qu’on les a taxés d’individualisme. Mais cette accusation est fausse. Le retraitant vise sa libération spirituelle et la découverte du chemin de vie que Dieu lui réserve, mais il le fait en ayant devant les yeux une ampleur de vision illimitée. Ce qui manque aux Exercices en ce domaine, ce n’est pas l’universalisme, mais la dimension communautaire, me semble-t-il ; par exemple, ils n’expriment pas la solidarité avec Adam dans le mal, ni la réponse en Église à l’appel du Roi éternel.

Dignité du terrestre
De nos jours, à la faveur des diverses sciences et des progrès socio-politiques, on s’ouvre comme jamais auparavant aux merveilles que contient le cosmos, à l’importance des faits sociaux qui modifient la destinée du genre humain, au caractère « historique » de certains événements, au respect que mérite la nature, à l’inviolabilité des droits tant de la personne que des groupes, à l’estime que l’on doit accorder à l’homme et à tout ce qui le touche. En conséquence, on magnifie le terrestre et surtout on glorifie l’homme, pour ne pas dire qu’on le déifie parfois, faisant de lui son propre sauveur et sa propre fin.

À n’en pas douter, la spiritualité ignatienne se soucie du terrestre et notamment de l’homme. Elle vise la gloire de Dieu, mais à travers ou à même le service de l’homme ; elle exerce son action avec et dans le terrestre ; elle s’emploie à chercher Dieu en toutes choses. Un spirituel ignatien ne pratique pas la fuite du monde , il s’immerge dans le domaine du Créateur et cherche à y implanter le Christ ; il ne sépare pas le Dieu de ’a nature du Dieu de la grâce. Il n’est pas nécessaire de prouver ici que les Exercices accordent une grande place aux créatures, bien particulièrement à la foule humaine su la face de la terre (101-109). Et que dire de l’Ad amorem

L’accompagnement spirituel
Il est de la nature même des Exercices qu’ils se fassent avec un guide. La façon dont Ignace comprend le rôle de celui-ci rejoint l’intérêt moderne pour le dialogue : dialogue dans les rapports entre pays, dans les relations entre groupes sociaux ou dans le monde du travail, dans la démarche pédagogique, dans la pratique du counselling et de la psychothérapie, dans la réalisation de l’harmonie conjugale, etc.

Le guide ignatien voit à ce que le retraitant se conforme à ce qu’impliquent les conditions des Exercices auxquels il est venu par choix, mais il ne se comporte pas comme un gendarme raide et méticuleux. Il n’est pas là pour régler des problèmes doctrinaux, bien qu’il puisse avoir raison de lui donner certains conseils. Il n’est pas même celui qui engendre le retraitant à la façon d’un père spirituel, comme l’a fait l’abba dans la grande tradition du monachisme. Il est simplement (ou peu s’en faut) un accompagnateur. C’est le retraitant lui-même qui fait le travail, qui s’éduque, qui cherche. L’accompagnateur assiste respectueusement à ce qui se passe et il assiste discrètement celui qui traverse cette expérience. Il ne dirige pas, il dialogue et, du même coup, monte la lumière !

Paru dans le numéro 60 (octobre-décembre 1991) des Cahiers de Spiritualité Ignatienne , pp. 695-700.


**Traits caractéristiques de la spiritualité ignatiene

Bernard Carrière, s.j.
Canada

Je voudrais vous présenter des traits caractéristiques de la spiritualité ignatienne pour vous amener à réfléchir à la façon dont nous pouvons aujourd’hui recevoir cet héritage commun dans nos Congrégations respectives. Pour vous guider dans cette démarche, nous partirons de la source, c’est-à-dire d’Ignace de Loyola lui-même, du chemin qu’il a parcouru, de la manière dont lui-même a conçu la transmission de son expérience de Dieu. Dans un deuxième temps, nous pourrons voir ce qui peut davantage nous toucher dans cette spiritualité et nous amener à mieux nous identifier comme religieux, religieuses (ou consacrés) qui appartenons à des Congrégations ou des Instituts de vie apostolique.

Il est bon de vous rappeler que le chemin que saint Ignace a suivi depuis le retournement de son être vers Dieu à Loyola, aux abords de la trentaine, jusqu’à sa mort à Rome, à 65 ans, est balisé par des textes qui nous disent à la fois ce qu’a été son expérience de Dieu et comment cette expérience peut en rejoindre d’autres. Les Exercices spirituels tout d’abord qui sont comme un condensé de sa rencontre de Dieu et un traité de pédagogie à l’usage de ceux qui veulent en accompagner d’autres sur le chemin qui mène à Dieu. Puis le récit (1) de l’itinéraire d’Ignace, raconté, peu avant sa mort (entre 1553 et 1555) à un compagnon d’origine portugaise, sous la forme d’un testament spirituel. Son journal spirituel (2) ensuite, qui couvre un peu plus d’une année et qui illustre le désir du Général de la très petite Compagnie de Jésus d’épouser le plus près possible la volonté de Dieu sur une question déterminante à ses yeux : le modèle de pauvreté à proposer aux compagnons. Les constitutions (3), enfin, qui sont une réflexion prolongée sur ce que lui et ses compagnons de la première heure ont vécu ensemble afin d’en faire « un chemin vers Dieu » (4) pour un corps apostolique au service de l’Église et du monde. À ces documents, on peut ajouter sa volumineuse correspondance qui nous livre la façon dont il communiquait, au fil des jours et au gré des questions qu’on lui posait, sa vision de l’action apostolique qui était pour lui, selon la formule du P. Jean-Claude Dhôtel, « un acte religieux au même titre que la prière » (5) . Tous ces textes sont des reprises cent fois répétées de la même démarche, à savoir la relecture de l’expérience d’un homme habité par Dieu pour mieux voir où le conduit le Seigneur et pour en faire profiter les autres.

Ignace de Loyola a mené plus longtemps la vie d’un laïc que celle d’un religieux et d’un prêtre dans l’Église. Les Exercices spirituels, il les a portés comme le projet d’un chrétien hors de l’ordinaire qui voulait, à partir de son vécu, transformer la démarche de foi de chrétiens ordinaires. Il avait 43 ans quand il s’est engagé en privé, à Paris, avec six compagnons, à vivre chaste et pauvre, sans savoir où le mèneraient ces voeux. Il est ordonné prêtre, à 46 ans, à Venise. Et c’est à 50 ans, à Rome, le 22 avril 1541, investi déjà de la responsabilité de guider le petit groupe de ses compagnons, qu’il prononce avec eux les voeux d’obéissance, de chasteté et de pauvreté dans cette petite Compagnie de Jésus nouvellement constituée pour le service de l’Église universelle. Il meurt à Rome après avoir vécu durant quinze ans la vie de « missionnaire immobile » (6) en se considérant toujours comme un chercheur de Dieu, même s’il ne s’était jamais senti loin de Celui qui s’était révélé à lui à Loyola :

Entre ces deux dates (1491-1556), écrit le P. Maurice Giuliani, il y a la lente évolution d’un homme qui découvrit par étapes vers quelle forme de vie il était « suavement » emporté : une force l’habitait, venue d’ailleurs, qui le fit passer du service du roi au service de Dieu, de Jérusalem à Rome, des intérêts particuliers aux tâches universelles (7).
Dans mon exposé je vais parler de la manière d’Ignace plutôt que d’employer l’expression « spiritualité ignatienne ». Je le fais en fidélité à la formule qu’il employait lui-même, le « modo de proceder », qu’on peut traduire par sa manière « d’aller de l’avant » (autre formule qui lui était chère), sa façon d’agir et de réagir dans le concret de son existence. Ses premiers compagnons et ceux qui les ont suivis immédiatement recouraient à la formule « mens ignatiana » pour parler du véritable esprit de saint Ignace.


Il y a trois traits qu’on peut dégager de l’expérience de ce chevalier devenu ermite, puis vagabond, qui a eu la préoccupation, depuis sa conversion jusqu’à ses derniers moments, de partager avec d’autres ce qu’il avait reçu de Dieu dans la prière et dans sa vie. Ignace s’est vu lui-même comme un pèlerin, comme un compagnon de Jésus et comme un compagnon parmi des compagnons.

Le pèlerin
Pèlerin, c’est ainsi qu’il se présente dans le récit qu’il a fait de sa vie au Père Camara. Qu’est-ce qu’indique ce trait ? Être pèlerin, c’est se savoir en chemin et, pour Ignace c’est être intimement convaincu que Dieu a tout choisi pour lui (8). Vivre quotidiennement de cette vision qui embrasse toute la personne et toute la vie, cela suppose qu’on se mette dans une attitude permanente d’écoute de la volonté de Dieu. C’est ce qu’a compris Ignace, dès Manrèse, et qu’il traduit ainsi dans le Récit : « Dieu se comportait avec lui de la même manière qu’un maître d’école se comporte avec un enfant : il l’enseignait » (no 27). Ainsi a-t-il appris à chercher au long des jours et des années ce que Dieu voulait pour lui. Dans la pratique, cela s’est exprimé dans « une foi d’une intensité et d’une fermeté exceptionnelles », note André Ravier (9), dans l’acceptation résolue « d’avoir Dieu pour refuge » (Récit no 35), comme il le dit lui-même, au moment où il s’apprête à se rendre à Jérusalem, pour y vivre et y mourir, après sa longue retraite à Manrèse.

Si c’est Dieu qui le conduit, il est donc important qu’il apprenne la manière de conformer sa vie à la volonté divine. Dans le Récit, il nous révèle comment il est arrivé à prendre une décision qui aura une influence déterminante sur toutes les autres décisions de sa vie. Le pèlerin aurait voulu demeurer en permanence à Jérusalem, en 1523 ; mais comme il doit se plier à l’ordre du supérieur des Franciscains, qui représente à ses yeux l’Église hiérarchique, il se résigne à rentrer en Europe. Je cite le texte du Récit :

Une fois que ledit pèlerin comprit que c’était la volonté de Dieu qu’il ne se trouve pas à Jérusalem, il en vint à se demander sans cesse en lui-même : quid agendum (quoi faire) ? À la fin, il inclinait davantage à étudier quelque temps pour pouvoir aider les âmes et décidait d’aller à Barcelone (no 50).
Ignace est aux prises avec une volonté extérieure à lui, qui vient contrer son projet de s’installer en terre sainte et avec un désir qui a déjà commencé à prendre forme, mais qui pourrait avoir plus de consistance : « aider les âmes ». Mais avant d’en arriver à une décision, il juge nécessaire de consulter des personnes qui le connaissent, car il est préoccupé de parvenir à la solution qui soit la meilleure selon Dieu. Le P. André Ravier qui s’est intéressé à ce passage de la vie du pèlerin, dans un article récent, montre que le processus du discernement est déjà intégré à sa façon habituelle d’agir. Voici ce qu’il écrit :

En ce court épisode, Ignace nous livre son secret « pour avoir le sens de la très sainte volonté de Dieu » : à l’origine lin désir fondamental, une « grâce » foncière : progresser dans l’amour de Jésus et « aider les âmes » ; puis l’obéissance aux représentants légitimes du « vicaire du Christ en terre » ; puis réflexion « en soi-même » ; puis prise de conscience d’un mouvement de l’esprit ; puis consultations de personnes spirituelles ; puis recherche de la solution la plus conforme au désir fondamental ; enfin l’événement clair, providentiel, net : alors décision. Une décision prise dans de telles conditions de prudence naturelle et surnaturelle est pour Ignace, volonté de Dieu (10).
Je voudrais maintenant reprendre et résumer ce que je mets sous cette attitude ignatienne condensée dans l’expression « être pèlerin ».

D’abord, une manière de se situer par rapport à Dieu - c’est Dieu qui le choisit, qui intervient dans sa vie. Le Dieu créateur et sauveur ; le Dieu de sagesse et de bonté ; le Dieu fidèle. Lui Ignace, de son côté, a à accepter que Dieu le rejoigne dans son désir (11) purifié et que son Seigneur ait l’initiative de le conduire.

Ensuite, une exigence de liberté intérieure : cette liberté qu’on retrouve affirmée, avant même que commencent les Exercices spirituels, comme une condition nécessaire pour celui ou celle qui veut cheminer vers Dieu.

Pour celui qui reçoit les Exercices, il est très profitable d’y entrer avec un coeur large et une grande générosité envers son Créateur et Seigneur, lui offrant tout son vouloir et toute sa liberté pour que sa divine Majesté se serve de sa personne aussi bien que de tout ce qu’il possède conformément à sa très sainte volonté (12).
Cette liberté à conquérir, elle est rappelée dans les attitudes variées, tout au long des Exercices, en commençant par le « nous rendre indifférents » du Principe et Fondement, en passant par le renoncement à « l’amour charnel et mondain » de la Contemplation du « Règne » qui ouvre la 2e Semaine dans les Exercices spirituels et en s’achevant dans l’offrande de la Contemplation finale (pour obtenir l’amour) : « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté... » (13) Mais de quelle liberté s’agit-il : « de la liberté d’être tout entier, à chaque instant, disponible aux initiatives de Dieu, donc de n’avoir au coeur qu’un seul amour, Dieu... » (14).

Puis, une manière de prier qui s’exprime dans le « chercher et trouver Dieu en toutes choses » et qui emprunte les modalités de l’examen et du discernement spirituel dans les occasions qui comportent des décisions importantes pour l’orientation de la vie. Dans ce modèle, la relecture de la vie porte sur tout ce qui a pu ou peut avoir une répercussion au plus profond de l’être, « dans l’accueil de la grâce de Dieu travaillant au coeur de l’homme » (15).

Enfin, une manière de concevoir son rapport avec Dieu qui aura des répercussions sur sa vision de la vie religieuse. Pour reprendre les mots du P. Giuliani : « sa référence n’est pas la succession monastique des heures canoniales, qui scandaient le rythme de la nature et du cosmos, mais la suite des moments intérieurs dans l’histoire d’une conscience (16). Le travail lui-même est vu comme un acte religieux parce qu’il est l’oeuvre de Dieu qui s’accomplit en lui, Ignace, et dont il contribue à l’accomplissement dans les autres, selon le mouvement de l’Amour de Dieu et en Dieu, décrit dans la contemplation finale des Exercices spirituels.

Le compagnon de Jésus
Après avoir parlé du pèlerin, je voudrais m’arrêter au compagnon de Jésus, à la manière dont Ignace a vécu sa relation avec le Christ : c’est une perspective essentiel de la spiritualité ignatienne.

Jésus pour lui est médiateur, selon l’angle où nous le découvre l’épître aux Hébreux (He 8, 1). Mais le mot « médiateur » ne renvoie pas à une figure abstraite. Dans les Exercices spirituels, dès la contemplation du Règne, on voit surgir devant nos yeux une personne bien vivante : « Le Christ notre Seigneur qui prêche dans les synagogues et qui parcourt les villes et les bourgades » (Ex no 91). Les détails abondent sur l’humanité de Jésus dans les 2’ et 3’ Semaines des Exercices pour nous aider à entrer dans la grâce de « connaître intérieurement le Seigneur qui pour moi s’est fait homme, pour que je l’aime et le suive davantage » (Ex no 104). « Pour Jésus Médiateur », écrit le P. Ravier (17) , pour Jésus missionnaire du Père parmi les hommes à la plus grande gloire de Dieu, Ignace éprouve une véritable passion d’amour. Il est, selon son expression, « épris »... L’amour le plus ardent enveloppe toutes ces visions dont Ignace est abondamment favorisé. « À tous ces moments, note-t-il dans son journal, il y avait en moi tant d’amour, à sentir ou voir Jésus, qu’il me semblait que désormais plus rien ne pouvait advenir qui pût me séparer de lui ». Pourtant, il ne serait pas juste de dire que la vision ignatienne de Jésus est christocentrique. Ce Christ qui est bien vivant est l’envoyé, le missionnaire du projet bienveillant du Père. Le Christ en croix, qui nous est présenté aux moments déterminants des Exercices pour que nous recourrions à son intercession, nous conduit toujours vers celui dont il est la manifestation de l’Amour infini. Mais Ignace, s’il a appris, au début de sa conversion, à renoncer à tout modèle humain, même les plus dignes d’imitation à ses yeux (comme saint François et saint Dominique) dans son cheminement vers Dieu, a continué par la suite à porter en lui le désir d’être le plus près possible du Christ en croix au point qu’il obtint du Père « d’être mis avec le Fils » et de le servir (18). Cette grâce d’être appelé à être le serviteur du Fils et du Père l’habitera tout au long de ses années de service à Rome, jusqu’à sa mort. Et ce nom de compagnon de Jésus, qui est en quelque sorte proposé à tous ceux qui vont jusqu’au bout dans les Exercices, ne nous invite-t-il pas, en empruntant les pas du Christ et en nous faisant proches de lui, à aller vers le Père ?

Le compagnon avec des compagnons
Le troisième et dernier aspect d’Ignace auquel je veux vous sensibiliser est celui du compagnon avec des compagnons. L’expérience personnelle de Dieu vécue dans le contexte de la spiritualité ignatienne (et plus spécifiquement des Exercices spirituels) conduit irrésistiblement à la rencontre et au partage. C’est une affirmation qui pourrait être appuyée par plusieurs d’entre vous qui l’avez vécue : après avoir fait les Exercices spirituels (dans la vie courante), vous avez souhaité faire vivre à d’autres la même expérience en donnant les Exercices. Est-ce que cela tient à la personnalité rayonnante de celui qui est à l’origine de cette manière d’entrer en relation avec Dieu ? Toujours est-il que l’on voit très tôt le pèlerin Ignace, lancé sur les chemins du monde, « le coeur brûlant d’aider les âmes » (19) : « Tout au long de son existence, écrit le P. Ravier, il regardera tout homme qu’il rencontre comme quelqu’un qui lui est envoyé par Dieu ou, si vous préférez, quelqu’un vers qui Dieu l’envoie » (20).

Mais ce zèle apostolique ne mène pas nécessairement au compagnonnage. Pourtant, dans le coeur d’Ignace les deux désirs cohabitent. Presque en même temps qu’il commence à s’entretenir de Dieu avec les personnes qu’il rencontre, il éprouve le besoin d’avoir des compagnons avec qui partager. Dès 1524, à Barcelone, l’étudiant qui n’en est qu’au balbutiement des connaissances s’essaie à regrouper autour de lui des étudiants qu’il côtoie... Cette tentative se solde par un échec. Ce n’est qu’à Paris que le Seigneur lui enverra des compagnons avec lesquels il s’engagera devant Dieu, en 1534, à vivre pauvre et chaste... Ce qu’il recherche, c’est un vrai partage, partage des expériences spirituelles, « car Ignace accepte, désire être aidé de son compagnon autant qu’il l’aide » (21). On comprend que la rencontre à Paris des compagnons d’origine, de culture et de langue diverses, est interprétée par lui comme « un signe vivant qui exprime et confirme le désir... d’aller ’en tout lieu du monde’ ».

Voici comment Ignace a vécu sa relation avec ceux qui seront avec lui les premiers Compagnons de Jésus :

* Ignace engendre ses compagnons à la vie de l’Esprit.
* Tous ses compagnons deviennent pour lui des « amis dans le Seigneur ».
* Il laisse ses compagnons prendre à leur compte ce qui est l’expression la plus profonde de son cheminement vers Dieu (les Exercices spirituels) et il a le souci de leur laisser continuer l’oeuvre qu’il a commencée (la Compagnie de Jésus et les Constitutions).

Ne sommes-nous pas tentés de conclure que la manière ignatienne de rencontrer Dieu appelle le compagnonnage qui indique déjà un modèle de vie religieuse ?
C’est ainsi que je comprends un passage d’un texte promulgué par une Congrégation générale récente de la Compagnie de Jésus :

Par où commencer ? Nous commençons par cette intuition ignatienne que l’unité d’un corps apostolique tel que le nôtre doit reposer sur l’union de chacun et de tous avec Dieu dans le Christ. Car si nous sommes rassemblés en un seul corps de compagnons, c’est parce que nous avons, chacun d’entre nous, répondu à l’appel du Christ, Roi Éternel (22).
Osons dire que la spiritualité ignatienne, dans l’expérience vécue des Exercices spirituels, conduit à la communauté apostolique et que la communauté apostolique des Comp agnons n’a de solidité que dans la démarche fondatrice toujours rappelée dans le groupe par la prière de chacun et de tous.


Je vous ai présenté un peu longuement l’initiateur d’une spiritualité à travers trois attitudes -celle du pèlerin, celle du compagnon de Jésus et celle du compagnon avec d’autres compagnons -qui révèlent déjà des caractéristiques d’une manière de s’approprier la parole de l’Évangile. Dans cette tradition toujours vivante, qu’est-ce qui nous touche et nous rejoint particulièrement après plus de quatre siècles, nous qui avons choisi de nous engager à la suite du Christ ?

Dans un article récent publié dans un Supplément de la revue The Way, Mary Milligan, qui est elle-même membre d’un Institut d’inspiration ignatienne, se demande ce qu’est une Congrégation ignatienne (23). Pour répondre à sa question, elle a fait une enquête historique qui l’a amenée à constituer quatre groupes de Congrégations selon les influences subies au moment de leur fondation. Je résume son propos :

Le premier groupe se rattache à des textes ignatiens, et particulièrement au Sommaire (de 1560) des Constitutions de la Compagnie où la dominante est plus ascétique qu’apostolique, contrairement au texte intégral des Constitutions.

Le deuxième groupe a une couleur ignatienne qui lui est venue de Pères jésuites qui ont été en contact avec le fondateur ou la fondatrice et à qui ils ont transmis l’expérience des Exercices spirituels. Cette influence s’est souvent prolongée dans les retraites ignatiennes données, chaque année, aux membres de ces Congrégations.

Le troisième groupe a été marqué par des structures ignatiennes, inspirées des Constitutions, qui apparaissent surtout dans la conception de la formation première : les expériments, les Exercices de Trente jours avant les derniers voeux, le Troisième an.

Le quatrième groupe est ignatien dans un sens plus général où l’on peut parler de l’esprit qui apparaît, par exemple, dans la vision apostolique exprimée en des termes apparentés à ceux de la Compagnie de Jésus (« des activités qui contribuent au salut des âmes ») ou dans la manière de définir le charisme de l’Institut, centré sur la personne du Christ.

Après avoir fait ce survol historique, elle dégage trois éléments de la spiritualité ignatienne qui peuvent être des supports à la vie apostolique et dont elle trouve de traces dans les quatre groupes étudiés :
Le premier de ces éléments est l’unité de la vie spirituelle et de la vie apostolique. J l’ai évoqué en parlant de l’expérience globalisante de Dieu qu’a eue le pèlerin dès l’étape de Manrèse. Dieu est le tout qui dynamise toutes les énergies de la personne. C’est le « chercher et trouver Dieu en toutes choses » qui conduit à travailler au bien du prochain et à sa propre unification en Dieu. Pour traduire cette démarche d’unification, o parle volontiers aujourd’hui de l’intégration. Ainsi la Congrégation générale de 1 Compagnie de Jésus, de 1983, « presse tous les jésuites de s’efforcer de réaliser toujours davantage une intégration personnelle et communautaire de la vie spirituelle et d l’apostolat ». Le Décret 1 dit ceci :

Dans la mesure même où il est uni avec Dieu « pour bien se laisser conduire par la main divine » (Const., 813), le compagnon de Jésus est un « homme envoyé ». Ainsi arrivera-t-il qu’il trouve Dieu en tout, ce Dieu présent dans ce monde où se livre le combat entre le bien et le mal, entre la foi et l’injustice, entre le désir de justice et de paix et les injustices et les divisions toujours croissantes (no 11).
Le deuxième de ces éléments est une pédagogie de la liberté apostolique qui s’appui sur le discernement spirituel, personnel et communautaire. Ce qui suppose que quel qu’un accepte d’être comme un « instrument dans la main de Dieu » (Const., 813) e qu’il apprenne à reconnaître l’action de l’Esprit dans sa vie. Pour y. arriver, il est nécessaire de passer par l’expérience des Exercices spirituels où l’on découvre peu à pet comment Dieu travaille patiemment en nous par le jeu des consolations et des désolations en vue de forger notre sensibilité spirituelle.
Le troisième de ces éléments concerne la façon d’être disciple dans laquelle la contemplation de l’humanité de Jésus-Christ joue un rôle central. Mais pour que cette perspective soit vraiment ignatienne, il est nécessaire de la développer à partir de la contemplation de l’Incarnation dans les Exercices spirituels et de la porter jusqu’à la « contemplation pour obtenir l’amour ». C’est dans cette trajectoire qu’on peut découvrir que le Christ de la spiritualité ignatienne est l’envoyé du Père, et qu’il nous invite à marcher à sa suite en oeuvrant avec lui pour conduire le monde au Père.

**Conclusions

Quelle conclusion pouvons-nous tirer au terme de cette réflexion sur les caractéristiques de la spiritualité ignatienne ?

Posons-nous quelques questions. La première a une allure radicale : Y a-t-il un aspect dans la manière de rencontrer Dieu qui soit tout à fait propre à saint Ignace ? Je réponds par une histoire qui nous vient des Jésuites de la première heure et qui est citée par le P. André Ravier :

Un jour, Canisius exhortait ses compagnons à imiter le Père Ignace. Son exhortation comprenait trois parties - 1. Il y a des choses en notre Père Ignace que nous ne pouvons imiter, comme ses extases, ses larmes, etc. 2. Il y a des choses que nous ne devons pas imiter : comme ses pénitences à se rendre malade ou... la fondation d’un ordre religieux. 3. Il y a des choses qu’il importe extrêmement que nous imitions : comme son amour pour Jésus portant sa croix, son zèle à « aider les âmes ». Et Canisius d’exhorter ses frères à demander à Ignace « l’esprit (la « mens ») qu’il avait lui-même reçu de Dieu ».(24).
Au sujet de ce propos de Pierre Canisius, André Ravier a, à mon sens, une interprétation minimale qui comporte quand même un accent ignatien :

Une telle spiritualité n’est-elle pas tout simplement l’Évangile, l’esprit de Jésus missionnant parmi les hommes pour accomplir le plan de son Père ? (25)
La deuxième question nous permet d’entrer plus profondément dans l’esprit de saint Ignace. N’y a-t-il pas quelque chose que l’auteur des Exercices spirituels a voulu nous révéler de son esprit en se présentant lui-même comme un pèlerin ? La route est un espace ouvert devant celui qui marche. Ignace a appris en cheminant vers Dieu à ne rien garder pour lui. Il va même jusqu’à renoncer à ne pas finir son oeuvre (les Constitutions) pour que d’autres après lui reprennent le projet où il l’a abandonné et qu’ils l’assument en le continuant et en l’incarnant dans leur milieu et à leur époque. Maurice Giuliani cite une réflexion attribuée à saint Ignace qui confirme cette volonté de laisser à d’autres de poursuivre ce que le Seigneur lui a inspiré :

Il y a quelque humour, mais aussi beaucoup de vérité, en ces mots que, d’après ses premiers biographes, il répéta plus d’une fois - « Ceux qui doivent venir après les premiers compagnons seront meilleurs et feront davantage. Quant à nous, nous avons fait ce que nous avons pu » (26)
N’est-ce pas une manière toute ignatienne de nous dire comment vivre le mystère de l’Incarnation de Dieu, aujourd’hui comme hier et demain ? Une tradition, c’est aussi un projet que nous sommes invités à transmettre à ceux et celles qui nous suivent. « C’est à partir du présent et dans la fidélité au présent que nous devons explorer le passé, en recueillant certes un héritage, mais seulement pour ouvrir un chemin (27).
Une dernière question. N’y aurait-il pas des attitudes qui conviendraient particulièrement pour aujourd’hui et qui nous seraient dévoilées dans l’expérience de Dieu vécue par Ignace lui-même ?

À la suite de l’illumination du Cardoner, au moment de l’époque mystique de Manrèse, le nouveau converti a été amené à découvrir que le regard de Dieu se porte sur toutes les dimensions de la personne : « Rien n’est laissé au bord du chemin, note Jean-Claude Dhôtel, surtout par l’effort de l’humanité dans sa culture » (28).

Si nous comprenons avec saint Ignace que Dieu est au coeur de l’histoire de l’humanité, nous ne pouvons consentir ni à enfouir la Parole de Dieu au plus secret de notre être ni à réduire le christianisme à une pratique réservée à la vie privée.

Si nous croyons que la Parole de Dieu est porteuse de vie (pour nous et pour les autres), nous avons à en devenir les témoins sur la place publique et à participer aux grands débats de la société « où chaque partie donne et reçoit de l’autre, créant peu à peu un réseau de communications à l’image des relations des trois personnes divines » (29).

Texte de l’exposé donné par le Directeur du Centre de Spiritualité Ignatienne, lors de la rencontre des Communautés d’inspiration ignatienne à Saint-Jérôme (Québec), le 20 avril 1991. Paru dans le numéro 60 (octobre-décembre 1991) des Cahiers de Spiritualité Ignatienne , pp. 663-675.

1. Il existe plusieurs éditions du Récit. La plus récente et la plus intéressante, en raison de l’introduction et des notes, a été publiée récemment dans la collection Christus (no 65). Desclée de Brouwer/Bellarmin, 1988, 204 pp.
2. Saint Ignace, Journal spirituel, Desclée de Brouwer (Coll. Christus, 1959, 145 pp.
3. Saint Ignace, Constitutions de la Compagnie de Jésus, 2 tomes, Desclée de Brouwer (Coll. Christus no 23), 1966.
4. C’est le titre que le P. Joseph Thomas a donné à une étude sur les Constitutions de la Compagnie de Jésus (Paris, Nouvelle Cité, 1989, 184 pp.).
5. Jean-Claude Dhôtel, « Les traits essentiels de la spiritualité ignatienne », dans Ignace de Loyola, un héritage, un chemin, Secrétariat ignatien (« L’Arbaletière », 137, rue de Saint-Cyr, Saint-Didier-au-Mont-d’Or, F-69370,), 1990.
6. André Ravier, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, Paris, Desclée de Brouwer/Bellarmin (Coll. Christus, no 36), 1973, p. 415.
7. Maurice Giuliani, « La voie d’Ignace de Loyola », dans Études, mars 1991, p. 393.
8. André Ravier, « L’expérience de Dieu chez Ignace de Loyola », dans Christus, mars 1991, no 142, p. 207.
9. Dans l’article cité, p. 208.
10. Idem, p. 212.
11. Exercices spirituels, Annotation 5, Constitutions de la Compagnie de Jésus, « examen général », no 44.
12. Exercices spirituels, Annotation 5.
13. Idem, no 234.
14. André Ravier, article cité, p. 212.
15. Maurice Giuliani, article cité, p. 395.
16. Idem, p. 394.
17. André Ravier, article cité, p. 209.
18. Récit, no 96.
19. André Ravier, article cité, p. 216.
20. Ibidem.
21. Ibidem.
22. XXXIIe Congrégation générale, Décret il, no 6.
23. Cf. Mary Milligan, « What is an Ignatian Congregation ? » dans The Way, Supplement, Spring 1991, pp. 40-50.
24. André Ravier, article cité, p. 217.
25. Nd., p. 218.
26. Maurice Giuliani, article cité, p. 6.
27. Jean-Claude Dhôtel, article cité, p. 6
28. Ibid., p. 13.
29. Ibid., p. 14.