Les Jésuites de la Province de Belgique Méridionale et du Luxembourg (BML)

Accueil > Le saviez-vous ? > SPIRITUALITE IGNATIENNE & CULTURES CONTEMPORAINES

SPIRITUALITE IGNATIENNE & CULTURES CONTEMPORAINES

Rencontre européenne - Manrèse (Espagne) 6 au 11 avril 2010

23 novembre 2010

DE QUOI S’AGIT-IL ?

Mais que se passait-il à Manrèse durant la semaine de Pâques 2010 ?


Annick  : Cette rencontre, la 3ème de ce type, a été décidée à l’initiative de la Conférence des Provinciaux Européens dans la foulée de la 35ème Congrégation Générale et dans le but de concrétiser l’appel à mettre la collaboration au coeur de la mission. Les invités n’ont pas participé à un colloque, un séminaire ou un forum où se brassent de belles idées. C’était beaucoup plus. Nous avons vécu une expérience qui nous a mis en contact avec le monde et ses défis actuels, avec nous-mêmes et avec les autres participants, avec Dieu dans la prière et les célébrations ; une expérience qui nous envoie vivre aujourd’hui de façon plus audacieuse, plus engagée, la spiritualité ignatienne dans le contexte mouvementé des cultures de notre continent européen. Le Groupe européen sur la spiritualité ignatienne (EGIS) chargé de l’organisation de cette rencontre avait prévu un déroulement en quatre étapes : d’abord une composition des lieux à la façon de St Ignace, où nous avons contemplé dans un tableau vivant et contrasté la place de la spiritualité dans les cultures européennes aujourd’hui, les évolutions, les nouvelles sensibilités qui s’expriment, les questions qui se posent ; puis un partage d’expériences de rencontre de Jésus aux frontières (dans le domaine de la morale, de la santé, dans la rencontre avec les plus pauvres et avec les non catholiques) ; ensuite un temps d’exploration des nouveaux langages et supports pour annoncer l’évangile aujourd’hui comme par exemple les exercices spirituels sur le net ; la dernière étape était consacrée à la contemplation dans l’action avec des témoignages d’engagement dans la vie politique et dans le monde de l’entreprise.

Qui étaient les participants à cette rencontre ?

Annick : Le groupe, composé de 58 personnes venues d’une vingtaine de pays, reflétait la richesse et la complexité de la mosaïque européenne, avec, il faut le signaler, une bonne représentation des pays de l’Est (Slovaquie, Croatie, Hongrie, Slovénie, Lituanie, République Tchèque, Pologne) et aussi des représentants de la Turquie et du Liban. Nous étions deux laïc/ques, Annick et Philippe qui représentaient la province Belgique Méridionale Luxembourg. Nous avons constaté une fois de plus la difficulté à parler de l’Europe, tant les différences entre nous sont grandes et reconnu pourtant que nous avons quelque chose en commun dans nos racines dont la religion chrétienne fait partie.

Philippe : les organisateurs avaient suggéré que les provinces délèguent autant de laïc/ques et de non-jésuites que de jésuites.

Annick : Il y avait pourtant une large majorité de jésuites, et cette proportion est appelée à changer dans les prochaines rencontres. La moyenne d’âge n’était pas trop élevée et la présence de jeunes a été remarquée autant parmi les participants que parmi les intervenants.

Et pourquoi à Manrèse ? ?

Annick : De toute évidence, le lieu a participé à la richesse de l’expérience et était en connivence profonde avec le thème de la rencontre. Manrèse, situé en Catalogne,
à 60 km environ de Barcelone est la ville où Ignace a découvert sa vocation et commencé à rédiger les Exercices. Il y a séjourné pendant onze mois en 1522 et c’est là qu’il a reçu et expérimenté une nouvelle façon de rencontrer Dieu et de se mettre à l’écoute des mouvements de l’esprit en lui, une forme de spiritualité orientée à la fois vers l’action et la contemplation. Le lieu nous a donc parlé de cette priorité à donner à l’être intérieur. « Le jésuite est d’abord l’homme des Exercices » disait François Varillon. Et les Exercices ne sont pas réservés aux jésuites, ils sont à partager avec les laïcs, à offrir au monde et à faire dialoguer avec les cultures contemporaines.

Nous avons eu la chance de faire un petit pèlerinage, guidé par Javier Melloni, jésuite catalan, sur les traces de Saint Ignace. L’itinéraire suivi, nous a conduits vers des lieux chargés d’anecdotes, de légendes et porteurs d’un fort symbolisme religieux. Les bâtiments, tableaux, sculptures et autres expressions artistiques disaient chacun à leur façon, selon la sensibilité des artistes et de leur époque, la qualité et la force de l’expérience spirituelle vécue par Ignace ; la grotte, sombre, profonde, étroite, aux parois rugueuses, où il a prié, la rivière et le vieux pont qui l’enjambe, les sentiers pentus qui mènent à une croix ou à un ermitage et les ruelles dans la vieille ville qui mènent à la cathédrale... tout nous a parlé de cette vie où alternent et coïncident activité et passivité de telle sorte qu’au coeur même de l’action, il s’agit de faire et d’agir autant que de se laisser faire et se laisser agir.

AUJOURD’HUI EN EUROPE : TROIS MESSAGES FONDAMENTAUX

Philippe : Nous sommes invités par Michaël Paul Gallagher sj à un regard décapant sur les cultures en Europe. D’abord un constat : la culture est plus ancrée en nous que la foi, les signes ou les sacrements. L’identité culturelle est plus forte que la paroisse, l’école ou la famille. La culture est la toile de fond de toutes nos existences à travers l’Europe, et nous en sommes certainement trop peu conscients. La culture est sans doute la plus négligée des influences de l’éducation dans les sociétés.

Emergence d’une nouvelle sensibilité

Philippe :
Quelques points forts au milieu de la diversité culturelle en Europe

- Nos cultures plongent leurs racines dans les conflits et la violence. Notre continent a été traversé durant toute son histoire par des rivalités et des guerres, des conquêtes et des soulèvements.
- Partout, nous expérimentons une perte massive de mémoire et de sens. L’histoire semble aller si vite qu’on en oublie ce sur quoi on a été construit.
- Inversement, nous sommes plus exposés aujourd’hui à toutes les peines du monde, et donc plus sensibles au malheur des autres peuples. Il y a comme là une nouvelle conscience.
- Nous voyons apparaître ici et là de nouvelles formes de croyances, de nouvelles spiritualités. Ainsi, nous ne pouvons pas affirmer qu’il y a perte de valeurs ou de foi mais plutôt qu’ il y a une évidente crise dans la forme de foi ou de croyances.

Les nouvelles spiritualités

Nous notons l’intérêt croissant pour les spiritualités nouvelles ou venues d’ailleurs. Elles proposent de mettre l’individu plus à l’aise dans sa vie mais, bien souvent, ne l’invitent pas à mettre ses comportements en question et ne l’engagent à rien vis-à-vis du monde ou de ses semblables. Une telle spiritualité tend surtout à tranquilliser l’individu complaisamment installé plutôt qu’à ébranler ses certitudes. Nous pourrions dire en raccourci qu’il s’agit de spiritualités bon marché qui n’engagent pas à grand-chose.

Et la religion, au milieu de tout cela ?

Il faut aussi lire dans l’émergence de ces spiritualités nouvelles la présence immanente d’une faim de spirituel, de sens à la vie, un grand désir post-matérialiste. Et reconnaître que la partie la plus visible des grandes religions traditionnelles ne répond pas à cette faim. John Henry Newman ** écrivait déjà en 1824 : « je considère que le rejet du christianisme ne survient pas par une faute du cœur ni de l’intelligence, mais parce que nous approchons les sujets religieux à travers la lentille de nos anciennes habitudes. »

On voit pourtant un retour du religieux, ici et là . On entend des chercheurs souvent timides ou à l’identité fragile. Et ces mouvements divers autour de l’homo religiosus produisent des résultats positifs et constructifs comme la recherche d’un sens nouveau à la vie, une nouvelle sensibilité écologique ou le désir d’aller au-delà d’une religion froide et rationnelle. D’un autre côté, ce réveil religieux apporte aussi des éléments plus ambigus : tendre à remplacer notre responsabilité de nos actes face à Dieu par une sorte de sens de devoir vis-à-vis du cosmos, et ainsi détourner le vrai concept de faute et le besoin de rédemption par le Christ (Jean-Paul II, 1993).

Beaucoup s’accordent à dire qu’on peut adorer l’ineffable dans le silence, mais il est presque de mauvais goût de pointer telle ou telle réalité dans notre vie personnelle et de dire : Dieu est là.

En résumé, nous pourrions retenir de ce regard sur l’émergence d’une nouvelle sensibilité

- une sorte de désolation culturelle, un relativisme mou et
- une nouvelle ouverture à la foi, la recherche de racines, une redécouverte de dimensions souvent négligées de notre sensibilité, comme par exemple l’imagination.

La force des images

Philippe : Michaël Paul Gallagher sj nous expose alors un passionnant plaidoyer pour un aggiornamento de l’imagination ignatienne en vue de l’évangélisation de la culture d’aujourd’hui. En références aux exercices spirituels : … voir, des yeux de l’imagination… (90), …imaginant le Christ Notre Seigneur pendu à la croix… (53), … exercer les cinq sens de l’imagination… (121).

D’une part, dans notre histoire, la transmission de la religion s’est beaucoup trop appuyée sur la seule raison. On a beaucoup rempli notre raison. Et d’autre part, la plupart des gens n’ont pas de mots pour décrire les expériences vécues en profondeur. Les medias nous entraînent à regarder nos propres vies comme triviales. On a beaucoup rétréci nos imaginations. Et enfin, les règles, les lois, les décrets nous paralysent, enferment l’imagination. Les paraboles, elles, élèvent le niveau depuis celui de la question posée jusqu’à celui de la vraie question.

Par son sourire, un petit enfant reconnaît qu’il se sait aimé. C’est son premier acte de foi. Il ne comprend pas le concept d’amour avec sa raison, mais il perçoit l’amour qu’il reçoit. Alors, il renvoie aux siens un signal d’amour. Et seul l’amour peut croire en la résurrection.

L’imagination, ce n’est pas la fantaisie, c’est la créativité. C’est un instrument qui montre que les frontières du possible sont plus larges qu’il n’y parait. En changeant nos images, nous changeons notre vision du monde et nous pouvons changer le monde.

La foi chrétienne est une forme de visualisation, taillée
par le Christ comme Seigneur de l’imagination ;
c’est apprendre à imaginer le réel avec Dieu.
La foi, c’est la connaissance qui naît de l’amour.

[/[(Instructions pour vivre une vie :
prêter attention,
se laisser surprendre
et le faire savoir.
Mary Oliver, Red Bird, 2008)]/]

En dialogue avec le tout venant

Philippe  : Deux constats donc : émergence d’une nouvelle sensibilité, d’un besoin de spiritualité et force des images. Et sur ces bases, nous devons bien constater que l’image que donne notre Eglise n’est pas toujours alignée sur le message de l’Evangile.

En ce début de XXIème siècle, nous ressentons cruellement le manque d’espaces où peuvent se rencontrer et dialoguer ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ceux qui sont encore en contact avec l’Eglise et ceux qui l’ont perdu ; des espaces où l’on échange des témoignages bien plus qu’on ne donne des enseignements ; des espaces où le dialogue sur le sens l’emporte sur les arguments cléricaux ; des espaces où l’on peut venir avec des questions sans rechercher une réponse fermée ; des espaces où peuvent s’exprimer les imaginations libérées de toutes frustrations.

En de tels lieux pourrait jaillir une sorte
d’opinion publique, sans anathèmes et
sans condamnations, sans obligations
et sans interdits.

Lorsque, au temple de Jérusalem,
le Christ chasse les marchands
du parvis des gentils, ce n’est pas tant
pour faire cesser le commerce que
pour redonner à cet espace sa fonction
de lieu de rencontre entre tous,
les savants et le tout-venant ?

Et faisons confiance à Dieu : si la relation
s’établit, alors le contenu du message peut
passer. Commençons par découvrir parmi
nous tous des sources de vie. Et laissons au
Seigneur le soin de se révéler comme
une bonne surprise.

[(Comme premier pas de l’évangélisation, nous devons… nous soucier que l’homme ne mette pas de côté la question de Dieu comme question essentielle de son existence. Nous devons nous soucier qu’il accepte cette question et la nostalgie qui se cache en elle… Il me vient à l’esprit une parole de Jésus… : le temple doit être maison de prière pour tous les peuples. Il pensait au parvis des gentils qu’il désencombra des activités extérieures pour faire place libre aux païens qui voulaient prier le Dieu unique, même s’ils ne pouvaient pas prendre part au mystère auquel l’intérieur du temple était réservé. Un espace de prière pour tous les peuples, et par là, il pensait à ceux qui, en quelque sorte connaissent Dieu mais de loin, qui ne sont pas satisfaits de leurs propres dieux, de leurs rites, de leurs mythes, qui désirent le Saint et le Grand, même si Dieu reste pour eux le « Dieu inconnu ». Je pense que l’Eglise devrait aujourd’hui aussi ouvrir une sorte de « parvis des gentils » où les hommes puissent d’une certaine manière s’accrocher à Dieu, sans le connaître et avant d’avoir trouvé l’accès à son mystère, au service duquel se trouve la vie interne de l’Eglise… dialogue avec ceux pour qui la religion est une chose étrangère, pour qui Dieu est un inconnu et qui, simplement, ne voudraient pas rester simplement sans Dieu, mais l’approcher au moins comme Inconnu.
Pape Benoît XVI à la Curie, 21 déc 2009)]

AUJOURD’HUI EN EUROPE : RENCONTRER DIEU AUX FRONTIERES

L’inconfortable question de la morale

Annick  : Ignasi Salvat sj, qui animait cet atelier, a rappelé quelques principes généraux puis abordé certains points de pastorale.
Le premier principe à considérer dans toute situation est l’amour. C’est l’option de vie fondamentale si bien exprimée par St Jean. (Cf. Jn 15, 12-14 ; 1 Jn 4, 11). La personne humaine est créée à l’image de Dieu libre pour aimer. Elle est d’abord et essentiellement relation et faite pour le bonheur.

Le second principe est celui de la fidélité comme étant une qualité de l’amour. On peut dire que c’est la première qualité de Dieu et que Jésus est la fidélité incarnée. Dans l’histoire du peuple hébreu, Dieu se révèle extraordinairement fidèle. Cette fidélité n’est pas la tranquillité. Elle est créative et source de confiance en l’avenir.

Un troisième principe à ne pas oublier est que l’amour est un processus. Nous sommes faits pour aimer mais l’amour demande un chemin et ce chemin passe par le dialogue. En morale, il n’y a pas de noir ou blanc. La réalité est toujours plus complexe et demande de parler, de s’écouter, de chercher ensemble.

Quelques situations concrètes ont été abordées comme celle des divorcés remariés. La position adoptée était de dire que si des personnes sont sincèrement engagées dans une relation stable et durable et si les devoirs de père et/ou mère sont remplis, il n’y a aucune raison pour penser que Dieu ne bénit pas cette union car Dieu est amour. Il n’y a donc aucune raison non plus pour empêcher ces personnes de communier. De même pour les couples homosexuels, s’il y a sincérité et stabilité, cette relation doit être reconnue et les personnes acceptées à la communion.

L’important dans chaque situation, est d’écouter les gens sans apriori et d’éclairer les consciences Ce qui est difficile, c’est le décalage entre la doctrine, le discours bétonné de l’Eglise et la vie des gens. L’Eglise a érigé en règle le modèle le plus exigeant et apparaît de ce fait souvent rigide, inhumaine, lointaine. Il faut revenir aux sources de l’évangile, à la pratique de la miséricorde et donner priorité au discernement personnel.

Quelques phrases entendues dans le débat entre participants :

- Dans l’Eglise, on est très fort pour parler de l’idéal, mais pas des moyens pour y parvenir.
- Si on est aux frontières, on ne peut pas ne pas faire d’erreurs.
- Le bâtiment s’est effondré, la morale a disparu même si on ne veut pas le reconnaître.
- Nous cherchons à mettre en lien ce que nous avons appris et ce que nous pensons être le bien.
- La position officielle de l’Eglise aujourd’hui sur les divorcés remariés n’est pas évangélique.

Dieu dans la rue

Annick  : « Si Dieu n’est pas dans le réel, alors où est-il ? » C’est la réflexion d’un participant à la fin d’une semaine de retraite dans la rue. Finalement, c’est l’objectif principal d’une telle retraite : chercher et trouver Dieu dans le réel, au coeur de l’expérience humaine, y compris dans ses aspérités, dans ce qui est difficile à vivre, dans ce qu’on n’aime pas regarder habituellement. Cette forme de retraite est proposée dans différentes villes d’Allemagne et a été relatée à Manrèse par Christoph Albrecht, sj.

Une retraite dans la rue produit des fruits si les retraitants ont le coeur ouvert, s’ils sont capables d’accepter librement ce qui leur est donné de recevoir, s’ils se mettent dans une position de pauvres, de mendiants. Il leur faut pour cela lâcher prise et renoncer à toute attitude volontariste. Il s’agit de se laisser surprendre comme Moïse devant le buisson ardent.

C’est pourquoi les retraitants sont invités à ôter les sandales de leurs pieds (cf. Ex3). Il s’agit d’un geste symbolique qui permet de se disposer à entrer dans l’expérience de l’écoute respectueuse de l’autre et de la réalité. Ôter ses sandales, c’est se défaire de toute forme de distance, de défense ou de suffisance pour mieux s’approcher du réel, des personnes et de sa propre histoire.
Il s’agit de se laisser toucher. Pour cela les retraitants sont invités à sortir dans la rue à la recherche d’ un lieu qui les attire et à y demeurer. Après avoir enlevé symboliquement leurs chaussures, ils prêtent attention à ce qui se passe. Ils deviennent de plus en plus conscients de ce qui les entoure et de ce qui les habite. Ils comprennent pourquoi ils ont « choisi » cet endroit et ce qu’il avait à leur dire. Peut-être que jusque là le retraitant avait évité certaines questions ou ignoré certaines personnes qui se font soudain présentes. Différentes expériences vécues peuvent expliquer pourquoi son coeur l’a conduit à cet endroit. Parfois des peurs refont surface ou tout autre sentiment enfoui en soi. Il est bon de demeurer là et d’écouter.

Le soir, les retraitants se retrouvent pour un temps de partage de l’expérience vécue dans la journée et bénéficient d’une écoute et d’une forme d’accompagnement spirituel qui les aide à reconnaître chaque fois plus clairement comment et vers où Dieu les conduit.
Ces exercices sont donnés à des groupes de dix personnes. L’hébergement et la nourriture sont sobres. Chaque groupe est accompagné par un homme et une femme. Cette forme de retraite est une façon de rendre les Exercices accessibles à tous et une façon de rejoindre les pauvres et les petits.

« dieu.com »

Philippe  : est-il imaginable de transmettre les messages d’Ignace via le net ? Peut-on concevoir un accompagnement spirituel par des mails, des blogs ou des sites ? Oui, cela parait étrange, et pourtant. Nous avons à transmettre, à rayonner aussi vers tous ceux pour qui ces moyens de communication sont le lien de la vie quotidienne. Et nous avons simplement à faire confiance au Seigneur pour qu’il se charge lui-même de prendre soin des âmes à travers ces médias-là aussi.

Vivre en entreprise : le courage de faire ce qui est juste

Annick  : L’exposé de Johan Verstraeten portait sur la prise de décision dans la vie professionnelle dans une perspective ignatienne. Il a pointé quatre obstacles à la capacité de décider de façon éthique et responsable et montré comment la pratique des Exercices pouvaient aider à dépasser ces obstacles.

Une nouvelle façon de voir, de comprendre et d’agir

Le premier obstacle concerne le langage. Si la compétence et l’expertise sont de bonnes exigences de la vie professionnelle, celle-ci utilise généralement un langage très spécialisé, technique, dépersonnalisant, qui s’adresse peu à l’imagination et à la sensibilité et réduit le champ de vision et d’interprétation de la réalité. Ce langage de l’efficacité, de la rentabilité, des ratios tend à envahir tous les domaines de l’activité humaine et nous fait croire que la dimension économique de nos actes prévaut sur leur sens. Cette façon de réduire le monde à une réalité comptable gomme la complexité et la richesse de la vie, réduit les possibles qu’elle renferme et diminue la puissance de la créativité.

Ceux qui font les Exercices spirituels découvrent une nouvelle façon de voir et de comprendre la réalité. La méditation des textes bibliques apprend à regarder autrement les hommes et le monde. Elle ouvre des horizons de sens nouveaux. Cet apprentissage est rendu possible parce que ces textes utilisent le langage de la narration et des métaphores et ne se cantonnent pas à ce qui est utile et mesurable, mais expriment des réalités plus profondes. La vision du monde et son interprétation s’en trouvent bousculées. Les textes bibliques ne fournissent pas de codes de conduite à appliquer dans les situations vécues ni de solutions concrètes aux problèmes rencontrés mais ils éclairent la conscience d’une manière nouvelle.

Vers l’unification de la personne

Le second obstacle est la fragmentation de la personne. La vie professionnelle oblige à une hyper-spécialisation qui peut avoir pour effet de déconnecter la personne de l’acte qu’elle pose. Elle transforme les individus en acteurs qui jouent des rôles et en changent à toute allure sans avoir le temps ni la capacité de faire des liens et d’intégrer. Or la vie professionnelle ne consiste pas seulement à résoudre des problèmes techniques. La prise de décision comporte une dimension éthique qui engage la personne tout entière.
Les Exercices spirituels permettent d’éviter cette fragmentation et de retrouver l’unité de la personne, entre l’être et l’agir. Ils font se poser la seule et vraie question : Comment puis-je, avec ce que je suis, contribuer à humaniser un peu le monde ? Les actes sont alors reliés à une compréhension plus profonde et renouvelée de soi, des autres et du monde. La personne s’ouvre à une dimension plus large, plus globale, plus humaine de la réalité ou les effets à long terme peuvent être pris en compte.

Apprendre à contempler dans l’action

L’obstacle suivant est celui du sujet vide. La vie professionnelle par ses exigences et sa rigueur oblige la personne à développer des compétences mais en même temps elle la coupe de son centre, des couches profondes de son intériorité. Celui qui est déconnecté de son être profond parce qu’il est toujours occupé et en mouvement est un sujet vide. L’addiction au travail est une maladie de l’homme moderne socialement acceptée et qui peut même donner l’illusion de la réussite. La relation au temps est perturbée car le temps est absorbé par le travail. Il n’en reste pas assez pour la famille, le gratuit, le silence. Un excellent test est de se poser les deux questions suivantes : « Qu’est-ce qui est le plus important pour moi dans ma vie ? » et « Combien de temps est-ce que je consacre à ce qui est le plus important ? ». Beaucoup de gens ne savent pas faire la distinction entre ce qui est fondamental et ce qui est secondaire et ne font pas le lien entre les finalités à long terme et les objectifs à court terme. Or, c’est là une chose que les Exercices apprennent.
Quand la vie professionnelle oblige à passer d’une chose à une autre et à faire plusieurs choses à la fois, quand la succession des images créé la confusion, la contemplation apprend à fixer son regard sur une seule chose à la fois et sur chaque chose à partir de son centre. La spiritualité n’est pas une façon d’échapper au réel mais au contraire une façon de faire plus attention à ce qui est.

Faire ce qui est juste

Le dernier obstacle concerne la dépendance et la manipulation de la conscience qui s’oppose à la liberté et au courage de faire ce qui est juste.

L’importance démesurée accordée au travail et au rendement, la conformité aux exigences de l’entreprise, la recherche de l’approbation des chefs ou des collègues peuvent aliéner la conscience. Cette dépendance est renforcée par les promotions et avantages en tout genre liés au statut ou à la fonction. La dépendance du système et l’angoisse de perdre sa place peuvent même conduire à poser des gestes ou à approuver des décisions qui vont contre sa conscience. L’authenticité dans la vie professionnelle commence par la reconquête de sa liberté de conscience. Les Exercices apprennent la recherche de la « sainte indifférence » qui garantit l’objectivité d’un choix fait en fonction des valeurs fondamentales. Il s’agit de devenir libre de choisir et de chercher les stratégies et les moyens qui sont les mieux orientés vers l’unique et même fin « servir Dieu en aidant les autres ».

Le courage de la patience

Pour terminer, il faut se rappeler que ceux et celles qui vivent et agissent ainsi sont confrontés à la résistance et même à la souffrance et à l’échec. Ils doivent accepter de ne pas être toujours compris. C’est une invitation à participer à la Croix du Christ et à la patience. La patience d’attendre que les temps soient mûrs pour qu’advienne ce qui est juste, croire que les réactions d’opposition n’auront pas le dernier mot et que le Royaume est présent dans tout effort pour un monde plus humain. Teilhard de Chardin dans le Milieu divin encourage à croire que toute action participe à l’humanisation et au salut du monde, que chaque décision prise a un impact sur la marche du monde, que le concret de la vie professionnelle prépare le futur du monde et contribue à son harmonie. Garder cette profondeur de vue et l’incarner dans les décisions professionnelles, c’est contempler dans l’action.

Philippe  : Annick, qui vient de vous relater cet exposé, travaille dans le secteur non-marchand. Elle vous a montré la force, la lumière que les exercices peuvent apporter à la vie professionnelle. Quant à moi, j’ai passé ma vie professionnelle dans l’entreprise privée du secteur marchand, avec tant de questions sur le mode de décision, l’exercice de la responsabilité, le rôle des dirigeants. Je veux simplement confirmer quel éclairage inouï Johan Verstraeten a apporté à ces questions. Et c’est aussi une belle occasion de constater tout l’apport qu’Ignace peut avoir aujourd’hui à la vie des femmes et des hommes.

La politique : une bonne nouvelle ?

Philippe  : nous avons reçu un témoignage bien plus qu’un enseignement. Il venait d’une personne qui s’est lancée en politique avec ce qu’on pourrait appeler trois handicaps : une femme, jeune et catholique. Elle nous a montré que ce monde est rude, que les relations n’y sont pas toujours claires. Elle nous a fait sentir la difficulté de négocier, de chercher de bons compromis tout en préservant l’essentiel. Elle nous a surtout fait percevoir que ce monde de la politique est indispensable à la vie de la société, que Dieu est aussi au cœur de ce monde -là et que, donc, elle se sent le devoir d’y participer et que nous avons le devoir de nous y intéresser.

DES FRUITS, DES QUESTIONS, DES APPELS

Philippe  : Les meilleurs moments ont une fin, et la rencontre de Manrèse comme les autres. Comment résumer tant de richesses ? Mark Rotsaert sj d’une part et Michaël Paul Gallagher sj d’autre part ont tracé les lignes forces de ce que les participants avaient reçu et vécu, ils ont aussi invité chacun à tirer les conclusions pour lui-même, pour sa province, pour tous ceux qui, avec lui, se laissent inspirer par les exercices spirituels de Saint Ignace. Ce qui suit est donc une tentative de reflet, à la fois des conclusions partagées par tous les participants et de quelques autres échangées déjà à l’intérieur de notre province BML.

Le défi de la collaboration

Philippe  : Extrait du Décret 6 de la 35ème Congrégation Générale qui s’est tenue en 2009 : « La 34ème Congrégation Générale a reconnu le mouvement de l’Esprit et nous a introduits à de nouvelles manières de remplir notre mission grâce à une collaboration plus profonde avec les laïcs. La présente Congrégation reconnaît la grande diversité de ceux avec qui nous avons été appelés à partager cette mission commune ». Tous, nous avons vécu à Manrèse des moments forts de cette recherche de collaboration des jésuites et des laïcs au cœur de la mission ignatienne. Impossible dans ces assemblées culturellement si diverses, de distinguer les jésuites des autres religieux ou des laïcs. La collaboration semblait une évidence, les différences étaient secondaires ou absentes. C’était une mise en pratique de l’orientation prise aux 34ème et 35ème Congrégations générales.

Et en même temps, nous relevions que le défi est ambitieux. Quelques phrases glanées lors de nos échanges :

- « nous, jésuites, nous avons souvent peur des laïcs, et en particulier des femmes »
- « le décret appelle aussi à une meilleure formation des jésuites : nous devons apprendre à collaborer – entre nous et avec les non jésuites. Nous, jésuites, sommes généralement pauvres en collaboration. L’individualisme est un peu notre péché originel. »
- « nous, jésuites, sommes des experts du partage avec des individus, mais pour ce qui est du collectif… »
- « à nous, jésuites, la mission de donner de l’énergie aux laïcs »
- « la formation des jésuites pour la collaboration doit s’accompagner d’une formation parallèle pour ceux avec qui nous travaillons. »
- « nous connaissons des beaux exemples où cette collaboration est expérimentée très positivement, comme à la Pairelle, entre autres »

… au travail, donc…

Apprendre à nager en eaux agitées

Philippe  : Nous avons l’habitude et la compétence de transmettre les message d’Ignace dans des environnements calmes et paisibles. Nous savons nous adresser à des esprits convaincus ou très ouverts. A Manrèse, au fond, nous avons passé quatre jours sur la parvis de gentils, aux frontières avec ceux qui ne connaissent pas ou peu Notre Seigneur. Et nous prenons conscience que, sur ce parvis des gentils se rencontrent ceux qui vivent dans les eaux calmes et ceux qui vivent en eaux agitées, ceux qui approfondissent la foi et ceux qui ont envie de découvrir du sens, même maladroitement.

Il y a deux écoles théologiques. L’une considère qu’il y a quelque chose de mauvais dans le monde, que ce monde est dangereux et que nous devons l’aborder par devoir. L’autre considère qu’il y a quelque chose de béni dans l’humanité, que l’Esprit y est déjà et qu’il y a comme une continuité entre Dieu et l’humanité. Nous adoptons cette dernière approche. Nous ne sommes pas initialement mauvais ou retors, nous sommes initialement bénis . Tous, y compris ceux qui vivent dans les eaux agitées.

C’est dans le langage de ce monde d’aujourd’hui, avec ses tempêtes, que nous devons apprendre à traduire les exercices. Le Père Nicholas disait que « nous avons à créer un langage d’aujourd’hui pour les questions et les enjeux spirituels » .

Et l’Esprit est parmi nous

Philippe  : Toutes ces recherches, tous ces échanges, toutes ces découvertes, tous ces enrichissements étaient éclairés, guidés par la lumière de l’Esprit. La prière de demande ou la prière d’action de grâce étaient partout. Nous avons vécu une conférence, une rencontre, une session de formation à l’intérieur d’un pèlerinage sur les traces de Saint Ignace.
Comment transmettre au lecteur tout ce qui est passé dans ces moments de prière partagée, dans une contemplation accompagnée ou dans les célébrations eucharistiques ? Simplement en disant que, manifestement, Dieu était là, présent en toutes choses.

Et deux derniers mots

Plus personnellement, encore une dernière impression forte, gardée par Annick et Philippe.

Annick – Ce qu’il me reste ? Comme une invitation ou un appel en trois temps :

- Poser un regard contemplatif sur le monde qui m’entoure pour y découvrir comment Dieu est présent et agit au coeur de la réalité ; rester en contact avec mon être profond, me laisser rejoindre, toucher et savoir que tout commence là, tout jaillit de cette expérience fondatrice ; lire les Ecritures, me soumettre à l’influence de la Parole et chercher à l’interpréter car « comprendre le texte, c’est se comprendre devant le texte ».
- Aller à la rencontre de l’autre dans sa différence et son étrangeté ; dialoguer d’égal à égal sans peur ni apriori ; être sensible à la douleur et à la souffrance du monde et opter pour un style de vie solidaire.
- Annoncer la Bonne Nouvelle à ceux qui ne savent pas qu’ils en ont besoin, comme une surprise ; explorer et proposer de nouveaux langages, de nouvelles voies qui laissent plus de place aux émotions et à l’imagination pour aborder la vie spirituelle ; ne pas vivre tournés vers le passé car la fidélité est source de créativité et croire que Dieu est dans le possible autant que dans le réel ; s’affranchir des conditionnements de la culture de masse, donner priorité au discernement pour « faire ce qui est juste » et retrouver une liberté de penser, de parler, d’agir en accord avec sa conscience et l’évangile.

Philippe – Juste un flash au milieu de tant de trésors à partager :
Sur le parvis des gentils s’échangent des témoignages, des questions, des interrogations, des recherches, des constats d’ombres, des rayons de lumière. Et, même si, à Manrèse, nous étions entre chrétiens convaincus, nous avons aussi exprimé ici et là, des opinions différentes, des sensibilités divergentes, des questions troublantes. Nous avons humblement accepté que ces questions restent ouvertes, sans réponse formelle ou définitive. Comment faire connaître ces malaises ou ces questions à nos amis, à nos connaissances plus lointaines, à la hiérarchie de notre Eglise ? Comment en faire part sans volonté de contester ou de trancher, mais pour faire savoir, simplement ? prêter attention, se laisser surprendre et le faire savoir.(Cfr ci-dessus) disions-nous. Notre Eglise, nous-mêmes qui en sommes les membres, n’avons-nous pas aussi susciter l’émergence d’une opinion publique au milieu du peuple de Dieu ? Et à faire confiance au Seigneur pour qu’Il prenne soin des âmes, des femmes et des hommes à travers son expression.

Dans cette rubrique

Voir aussi

Dernières News