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Ne dites plus -cours de religion- mais -cours de sciences religieuses-

15 mai 2013

La Libre Belgique Mis en ligne le 14/05/2013
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Enseignement Le débat sur les cours de religion est un point sensible de la société d’aujourd’hui. Il touche, en effet, à la manière dont nous allons vivre ensemble nos différences à l’école comme dans la société. Quelles perspectives se donner à cet égard ? Deux solutions se présentent. Rendre facultatifs les cours de religion et créer un nouveau cours, obligatoire et neutre, de philosophie et d’étude du fait religieux. Ou, au contraire, maintenir les divers cours de religion actuels et leur assigner des objectifs plus ambitieux : plus critiques à l’égard de leur propre identité, mieux ajustés aux requêtes et à la réalité pluraliste de notre temps. Ce que la société demande aujourd’hui à l’école en matières religieuses, c’est la liberté, l’intelligence et le dialogue. Cette requête réclame, tout d’abord, une documentation ordonnée et rigoureuse sur l’histoire des religions, leur message, leurs pratiques et leurs incidences éthiques sur les comportements sociaux. C’est là une première exigence de base. Elle réclame ensuite de l’enseignement des religions qu’il passe par un questionnement philosophique systématique de leur tradition respective : car les religions effectivement donnent à penser. C’est là une exigence de rationalité critique. Enfin, elle attend de l’enseignement des religions qu’il inscrive, dans sa pratique, l’apprentissage du dialogue, notamment à l’égard des convictions différentes. Et cela non pas de manière occasionnelle, mais de façon dûment programmée et organisée. Un cours "neutre" est-il à même de répondre à ces attentes ? Un cours unique de philosophie et d’études des religions est-il dans les meilleures conditions pour remplir toutes ces exigences ? Rien n’est moins sûr : la froide "objectivité" du discours "neutre" risque bien d’entraver le minimum de liberté nécessaire pour aider à faire comprendre la spécificité d’une conviction quelle qu’elle soit. Ne vaut-il pas mieux, par exemple, qu’un agnostique explique son agnosticisme plutôt que de se contenter d’un exposé neutre sur la définition de l’agnosticisme ? Cette neutralité vide de toute adhésion ne constitue pas, non plus, un atout pour le dialogue : pour dialoguer, il faut "avoir de quoi". Quant au cours de religion, il court, certes, le risque de ne pas s’avérer à la hauteur des requêtes énoncées plus haut. Ici, ce peut être un enseignement doctrinal qui ne souffre pas la critique et, là, à l’extrême opposé, un bavardage fourre-tout, au mieux moralisant. Mais, entre ces deux extrêmes, l’expérience du terrain nous convainc que les cours de religion, dans la majorité des cas, engagent effectivement les élèves sur un chemin de liberté, d’intelligence et de dialogue. Aussi, le présent propos veut-il défendre l’idée de renforcer les exigences de l’enseignement obligatoire des religions, d’en préciser les objectifs et d’en définir le cahier des charges. Peut-être serait-il opportun, d’ailleurs, au cycle secondaire, de les nommer désormais "cours de sciences religieuses", chacun selon leur tradition, pour en souligner la rigueur intellectuelle. Si les divers cours de religion relèvent, de concert, ce défi, en bonne intelligence avec le cours dit de "morale non confessionnelle", ils pourraient déployer de manière nouvelle les virtualités et les avantages qu’ils présentent sur les plans éducatif, cognitif et démocratique. Pour préciser ce qui a été évoqué plus haut, détaillons ces avantages. Sur le plan éducatif, un espace confessionnel qui accepte par principe de s’ouvrir au débat, offre des conditions plus saines et plus transparentes pour l’apprentissage critique et pour la libre expression tant des enseignants que des élèves. A l’inverse, un espace neutre n’incite pas l’élève, faute de confrontation à une parole engagée, à se forger librement des convictions et à en débattre. Les témoignages engagés sont plus formatifs que les discours "incolores". "Mieux vaut être au clair sur le lieu d’où l’on parle" (1), dit René Nouailhat, un spécialiste français de l’enseignement religieux scolaire. L’enjeu ici est la liberté. Sur le plan cognitif, l’étude d’une religion invite à ne pas demeurer dans une approche objectivante, forcément réductrice, voire déformante. Pour entrer dans l’intelligence d’une confession religieuse, on ne peut se priver de la médiation des témoins qui la portent, des théologiens qui la réfléchissent, des institutions qui la représentent. Rencontrer une population en la fréquentant, c’est tout autre chose que de l’étudier de l’extérieur. Ainsi en va-t-il des cultures et des religions. Il convient, à cet égard, comme le dit le philosophe Raúl Fornet-Betancourt, " de se départir de l’habitude de voir en l’autre "un objet d’intérêt" ou "d’étude", car ce dernier n’est pas une simple matière assimilable à un objet de "pensée" ou de "connaissance" ; il est au contraire un sujet à part entière, auteur d’une pensée propre " (2). L’enjeu ici est l’intelligence. Enfin, sur le plan de l’organisation de la cité, les cours confessionnels à l’école impliquent un esprit de partenariat entre l’Etat et les cultes reconnus. L’Etat belge, à cet égard, peut s’honorer de faire appel à eux pour contribuer à l’enseignement et à l’éducation des élèves dans les traditions religieuses qu’ils souhaitent, Pour l’Etat, c’est faire œuvre de démocratie que d’ouvrir ainsi, selon des règles et des exigences définies, un espace d’expression aux acteurs eux-mêmes. Ce faisant, il reconnaît aux élèves le droit de recevoir un enseignement religieux scolaire de leur choix et confère à la société civile un rôle actif dans les structures éducatives dont il a la charge. L’enjeu ici est le dialogue pour le vivre ensemble. Par rapport à ces avantages, un nouveau cours objectivant et neutre constituerait une lourde perte. En outre, la perspective, coûteuse puisqu’il faudrait financer un cours supplémentaire, serait hasardeuse vu l’état d’impréparation d’un corps professoral adéquat. Elle serait aussi un véritable camouflet pour les actuels professeurs de religion et de morale non confessionnelle. Quant aux élèves, on peut s’attendre à ce qu’ils se solidarisent avec leurs professeurs, comme ce fût déjà le cas dans le passé, et ne veuillent pas déserter les cours de religion ou de morale qui correspondent à leur choix au profit d’un cours obligatoire neutre ou prétendu tel. Car, la neutralité en matières philosophiques et religieuses confine à l’impossible ; n’y étant pas tenus, les élèves la feront vite voler en éclats par leurs questions, leurs interpellations et prises de position, à moins qu’on ne veuille brider leur liberté d’expression. On reproche aux cours confessionnels de séparer les élèves, voire de favoriser les communautarismes et les replis identitaires. Les perspectives novatrices énoncées ici échappent à cette objection. Car, tout en gardant les avantages des cours confessionnels, elles instituent organiquement l’apprentissage du dialogue interconvictionnel (3). Il s’agirait, pour chacun des cours, d’accepter de s’ouvrir à d’autres convictions et de s’exposer au débat. Pour ce faire, on inclurait dans les programmes des divers cours non seulement une information sérieuse sur les autres convictions, mais aussi, selon un quota défini, des activités interconvictionnelles qui réuniraient les élèves et les professeurs des divers cours pour des rencontres, des études et des projets communs. Le bon sens, l’inventivité créatrice et le souci d’une saine gestion financière permettront d’aboutir, espérons-le, à la solution juste pour les jeunes d’aujourd’hui comme pour le bien commun. (1) René NOUAILHAT, "L’enseignement du fait religieux : une question sensible" in Religions et histoire, numéro spécial Enseignement. Enseigner le fait religieux, 2010, p. 13 (2) Raúl FORNET-BETANCOURT, La philosophie interculturelle. Penser autrement le monde, Editions de l’Atelier, Paris, 2011, p. 46. (3) Voir ma contribution "Eduquer au dialogue interconvictionnel" dans l’ouvrage tout récent Croire, savoir. Quelles pédagogies européennes ? Editions Lumen Vitae, Bruxelles, 2013.

André FOSSION

Jésuite. Professeurau CentreinternationalLumen Vitae.Chargé d’enseignement des sciences religieuses à l’Universitéde Namur.

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