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Le cinéaste Benoît Mariage parle de son engagement dans le 7e art

3 juillet 2014

Lu pour vous l’article de Arnaud Hoc dans le Bulletin des Anciens du Collège Notre-Dame de la Paix, n° 58 (juin 2014) www.anciens-cndp-erpent.be

NOUVELLES DES ANCIENS

Rencontre avec Benoît Mariage
On ne présente plus Benoît Mariage (6D 79) : le célèbre réalisateur des Convoyeurs attendent nous est revenu cette année avec son dernier film, Les Rayures du zèbre, mettant en scène Benoit Poelvoorde dans le rôle d’un agent de joueurs haut en couleurs. C’est à Dave, où il habite en bord de Meuse, que Benoît Mariage nous a reçus pour évoquer les souvenirs de son passage au Collège et nous parler de sa carrière de cinéaste.

 Interview : Quentin Auquier, Arnaud Hoc et François Marinx
Quels sont vos premiers souvenirs du Collège ?
Mes souvenirs remontent à il y a très longtemps ! Je suis né à Virton où mon père était notaire : ce n’est qu’à six ans que j’ai quitté la Gaume, mon père ayant déplacé son étude à Jambes. Je suis donc rentré au Collège en première primaire, en 1967, lorsqu’il se situait toujours en ville. À l’époque, la discipline était encore très stricte : il fallait saluer les professeurs quand on passait en rangs devant eux. Mon souvenir le plus marquant ? Les classes de neige à Maloja ! C’était la première fois que je prenais le train : imaginez, être à six gamins dans une cabine de train-couchettes, avec nos valises en carton…
La « montée » à Erpent s’est-elle accompagnée d’un changement de mentalité ?
C’est sûr : tout était plus ouvert, à commencer par l’espace. Et puis il y a eu surtout le passage à la mixité. C’était l’époque des fancy-fairs, des potes, des scooters et des nanas ! Un jour, on avait essayé de rentrer avec une bouteille de whisky et le père Daiche nous l’avait confisquée. C’était un véritable « recteur » de la discipline, et en même temps un type plein d’humanité.
Certains professeurs vous ont-ils particulièrement marqué ?
Je garde un souvenir extraordinaire de Gilbert Knoden, qui était mon prof de latin en 6e, comme on disait à l’époque. De Maurice Minet, aussi, avec qui j’ai même fait un film plus tard (La Dernière note, ndlr). Et puis il y avait des profs avec un caractère bien trempé, comme Daniel Marchant, qui le premier jour est entré en classe en nous disant qu’il s’appelait « Marchant » avec un « t » comme « totalitaire » ! Je crois que c’était pour nous faire peur, parce qu’il était pas du tout comme ça. Ou, dans le même genre, Madame Pirotte, la prof de maths, qui nous avait lâché d’entrée de jeu : « le premier qui me bute je le casse » ! (rires) Elle avait voulu mettre de l’ordre, mais finalement ça s’est super bien passé. Et puis je ne voudrais pas oublier Madame Vause, qui était une toute jeune prof à l’époque et qui était si jolie : on était tous amoureux d’elle !
Avez-vous gardé des contacts avec vos amis de l’époque ?
Oui, en particulier avec Eric Boever qui est journaliste à la RTBF et que je revois encore trois ou quatre fois par an. On a même conservé quelques années une équipe de foot d’anciens après notre départ du Collège, le « Seventies Sport Club » : on jouait dans la salle de sport du Collège tous les vendredis soirs, après les entraînements de basket.
À votre sortie du Collège, vous commencez le droit aux Facultés, à Namur. Était-ce un choix ou une sorte d’obligation « familiale » ?
Moi, j’étais passionné par la photographie depuis que j’étais ado. Je travaillais même au journal Vers l’Avenir tous les week-ends depuis mes 16 ans. Mais mon père ne voulait pas que je fasse la photo : il m’a dit de faire des études, et que le droit c’était bien pour devenir journaliste. Donc j’ai fait cinq ans de droit, d’abord à Namur puis à Louvain-la-Neuve, sans grande conviction. Lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis venu voir mon père et je lui ai dit qu’on était quittes et que maintenant je voulais faire ce que j’aimais. Il était un peu déçu, évidemment, parce qu’il était lui-même orphelin et qu’il avait espéré toute sa vie que je reprenne son étude. Mais il l’a finalement accepté.
C’est à ce moment-là que vous vous lancez dans le cinéma ?
Oui, j’avais déjà tellement fait de photo que je ne voulais plus en faire : je me suis inscrit à l’INSAS à Bruxelles où j’ai fait des études de caméraman pendant trois ans. C’est à cette époque que je suis entré en contact avec l’équipe du magazine « Strip-Tease », qui est devenu un magazine culte depuis. En fait, je voulais réaliser mon film de fin d’études sur le carmel de Jambes. J’habitais tout près et je connaissais les sœurs depuis que j’étais gamin. Justement, le producteur de Strip-Tease à l’époque, Marco Lamensch, cherchait à réaliser un reportage sur les ordres contemplatifs, ce qui était difficile parce que ces communautés vivaient repliées sur elles-mêmes. J’ai donc un peu été le « cheval de Troie » qui leur a permis d’avoir accès à ce monde très fermé. Le résultat était un très beau petit film (Dieu seul suffit), qui a vraiment cartonné et dont la RTBF a été très heureuse.
On se souvient aussi de votre autre reportage pour Strip-Tease, À fond la caisse, dressant le portrait sans concession d’un père voulant faire de son gamin un champion de moto-cross…
Oui, je me suis identifié au gamin parce que moi-même j’avais souffert du fait que mon père avait tout fait pour que je devienne notaire. Au fond, c’était un film malhonnête parce que le gars m’avait invité une semaine chez lui sans se douter de rien. Humainement, c’était quand même limite, parce que je me rendais compte qu’il faisait n’importe quoi avec son gosse, mais je ne lui disais pas et je filmais. On a reçu des tonnes de courrier suite à la diffusion du reportage. Et le père voulait me casser la gueule, forcément.
Vous est-il arrivé de le regretter depuis ?
Non, pas vraiment, parce que ce qui est fait est fait. Mais c’est suite à ça que j’ai décidé d’arrêter de travailler pour Strip-Tease et de travailler sur des scénarios écrits, avec des acteurs payés. Le sujet de mon premier long métrage, Les convoyeurs attendent, est le même : celui du transfert parental. Mais ici je n’avais plus de problème moral parce qu’il ne s’agissait plus de rentrer dans l’intimité des gens. Et puis j’en avais assez de « dévisager » les gens : le parcours d’un cinéaste, c’est d’essayer au contraire de les « envisager », c’est-à-dire de les regarder avec les circonstances atté-nuantes de leur vie. Le père, dans Les convoyeurs, c’est un vrai crétin, mais à la fin du film, t’as envie de le prendre dans tes bras et tu te dis « pauvre gars quoi ». C’est la même chose dans mon dernier film, Les Rayures : moi j’adore ce manager, malgré tous ses défauts, tous ses travers. Et puis, des mecs vertueux au cinéma, c’est vraiment chiant !
Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Pour l’instant, je suis professeur à l’IAD, à Louvain-la-Neuve. J’adore enseigner. Ça me plairait de donner cours dans le secondaire, cours de religion par exemple ! J’ai eu une éducation chrétienne mais ce n’est que depuis quelque temps que je m’intéresse à la religion, à la philosophie. Je retourne à l’église depuis deux, trois ans. C’est difficile à avouer dans le milieu du cinéma, c’est pire que de dire que tu vas dans un peep-show ! (rires)
Comment conciliez-vous cette quête de sens et votre cinéma, qui est souvent décrit comme un cinéma de l’absurde, du non-sens ?
Pour moi ce n’est pas du tout inconciliable, au contraire. Montrer qu’il n’y a pas de sens, c’est déjà en chercher un. Être croyant ou incroyant jusqu’à se poser la question de l’absurdité de la vie, c’est quasi la même chose : comme les deux bouts d’un fer à cheval qui se rejoignent presque. Je pense qu’aujourd’hui, il manque de silence dans la société : on a trop d’images, trop d’information, on est stimulés en permanence. Il est temps de redescendre en nous-mêmes. On a fait des progrès technologiques formidables, mais nos mentalités n’ont pas évolué assez vite pour les accompagner et éviter les dégâts qu’ils causent. Je pense qu’il y a une société à réinventer.
Le cinéma peut-il contribuer à faire évoluer les mentalités ?
Je réfléchis en ce moment à un film sur les Indiens d’Amérique du Nord : pourquoi est-ce qu’à un moment, une société s’est écrasée et a laissé place à une société plus évoluée au plan technologique. On gagnerait à retrouver notre côté un peu « indien » : cet ancrage, ce respect de la nature qui nous entoure. Après, il faut rester modeste. Un film, ça change la vie comme un papillon qui se pose sur un tronc d’arbre : le tronc descend un peu parce qu’il supporte un peu plus de poids, mais on reste à une échelle très, très homéo-pathique !

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