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Le cardinal Carlo Maria Martini – les petites histoires d’un grand homme

12 septembre 2012

Ce soir-là, à table, dans le réfectoire de l’Institut Biblique, un petit groupe discutait d’un argument toujours actuel dans nos communautés : le bruit dans le réfectoire. Notre réfectoire est en effet très bruyant. Il a été installé dans ce qui fut il y a quelques siècles la bibliothèque du Seraphicum, la maison de formation et la maison généralice des Franciscains Conventuels, bâtie grâce à leur généreux bienfaiteur, le cardinal Basile Bessarion (1408-1472). Différentes solutions étaient envisagées : abaisser le plafond, couvrir les parois de plaques insonorisantes, chercher une peinture spéciale qui absorbe les sons, etc. L’un parlait de la technique, l’autre des prix, le troisième des inconvénients dus aux travaux. Tout-à-coup, vers 20.30, selon une habitude immémoriale, un père plus âgé fait sont entrée triomphale dans le réfectoire. Il va chercher son couvert, et fidèle à lui-même, laisse tomber son couteau, cogne allègrement les assiettes avant d’en choisir une, se déplace allègrement vers l’armoire chauffante en sonnant la charge avec sa fourchette sur l’assiette qu’il avait élue à cet effet, improvise un solo de batterie en déplaçant les couvercles de la dite armoire chauffante pour composer son menu, renverse un peu de soupe au passage, puis vient s’asseoir à table en donnant des frissons au verre, à la bouteille de vin et à la carafe d’eau. Tout ce qu’il touchait courrait en effet un grand péril, non pas d’être transformé en or, mais bien en mille morceaux. Le Père Martini, qui était à cette table, reste impassible. Puis, d’une voix toujours égale et sur un ton détaché, il dit ceci : « Il me semble que si chacun d’entre nous ne fait pas un effort de conversion intérieure, tous les moyens techniques que nous mettrons en œuvre risquent de servir à peu de chose. »

Un des jeunes étudiants du biblique, un non italien, voulut mettre à l’épreuve le Père Martini. Il lui dit ceci : « Aujourd’hui, dans la rue, j’ai entendu un mot que je n’avais jamais entendu. Qu’est-ce que cela veut dire ? ». Il s’agissait, bien évidemment, d’une de ces injures épicées et colorées dont l’italien, comme les autres langues latines, a le secret. Notre Père Martini répondit, aussi flegmatique qu’un Piémontais peut l’être : « Moi non plus, je n’ai jamais entendu ce mot-là. »

Nous avons vécu, ces dernières années, de nombreuses célébrations. Le 75ème, le 80ème, le 90ème et le 100ème anniversaire de la fondation de l’Institut Biblique, dont la bulle de fondation porte la date du 7 mai 1909. En 1989, les étudiants de notre Institut avaient organisé une table ronde. Ils avaient invité le cardinal Martini à venir s’exprimer sur un sujet bien précis : de tout ce que vous avez étudié lorsque vous suiviez les cours de l’Institut Biblique, qu’est-ce qui s’est révélé utile pour votre travail d’archevêque, et qu’est-ce qui, au contraire, s’est révélé inutile ? Le cardinal Martini a réussi à nous tenir en haleine pendant près d’une heure en décrivant les cours qu’il avait suivis et les méthodes d’exégèse qu’il avait pratiquées. Il expliqua ensuite comment il s’en était servi dans son ministère. Il termina cet entretien en reposant la seconde partie de la question : « Et qu’est-ce qui n’a pas été utile dans toutes les matières enseignées ? Je pense, dit-il, que c’est seulement ce que je n’ai pas eu l’occasion d’étudier ».

Il ajouta ceci à propos des traductions. « Il est question, dit-il, de revoir et de corriger les traductions liturgiques en italien. Je le regrette un peu. Car lorsque je prépare une homélie, je vérifie toujours le texte original. Je me rends souvent compte que la traduction n’est pas toujours heureuse. Mon homélie est toute trouvée dans ce cas, car je commence par expliquer que le texte qui a été lu est une façon de traduire. Il y a en sans doute d’autres et il faut choisir entre plusieurs traductions et interprétations possibles du même texte. En général, les fidèles sont très attentifs lorsque je pose des questions de ce type. Mais, si les traductions sont meilleures, il me faudra trouver autre chose. »

Selon le cardinal Martini, il y a trois façons principales de lire la Bible. La première est celle du prédicateur qui lit son texte et se pose la question : « Qu’est-ce que je vais dire ? » Lorsqu’il a trouvé quelque chose à dire, il referme sa Bible et prépare son homélie. La seconde façon de lire les Écritures est de tous ceux qui méditent la Parole de Dieu. Ils ouvrent la Bible et se demandent : « Qu’est-ce que le texte me dit ? » Lorsque la personne a trouvé une pensée intéressante, elle s’arrête et ne cherche pas plus loin. Mais il y a une troisième façon de lire la Bible, sans doute plus fructueuse encore, parce qu’elle laisse parler l’Écriture. C’est de se poser une question toute simple : « Qu’est-ce que le texte dit ? »

Le chauffeur du cardinal Martini a confié au journal Il Corriere della Sera une série d’anecdotes sur son expérience qui dura vingt-deux ans. Le cardinal Martini, en effet, a souvent changé de secrétaire – il en a eu sept –, il a changé ses auxiliaires, mais il a toujours conservé le même chauffeur. Il aimait s’asseoir à sa droite et non sur le siège arrière comme le font en général les grands personnages. Il voulait une voiture avec des vitres transparentes pour voir les gens. Et il remplissait le dessus du tableau de bord avec un certain nombre de livres. Il ne manquait jamais de prendre avec lui une édition du Nouveau Testament en grec. En général, il passait son temps à travailler, à étudier, à prier. C’est pourquoi il faisait ajouter une petite lampe au plafond de la voiture pour pouvoir lire en tout temps.

Lorsqu’il fallait aller à Rome en empruntant l’autoroute du soleil, le cardinal Martini demandait à son chauffeur de s’arrêter peu après Bologne. Il lui proposait alors de prendre lui-même le volant qu’il lui restituait fidèlement un peu avant d’arriver à Florence. La cardinal Martini adorait négocier les nombreux tournants de cette partie de l’autoroute qui traverse les Apennins. Il trouvait au contraire les longues lignes droites plutôt ennuyeuses.

Le président Francesco Cossiga tenait absolument à ce que le cardinal Martini, à chacun de ses passages à Rome, vienne célébrer la messe au palais du Quirinal. Il n’y avait pas moyen d’y échapper. Une fois, même, le président voulu que la messe soit célébrée non pas dans la petite chapelle de l’Annonciation, mais bien dans la grande chapelle Pauline, celle où furent d’ailleurs élus plusieurs papes, entre autres Clément XIV et Pie IX. Ce matin-là, à 7 heures, il n’y avait que trois personnes dans cette immense chapelle : le cardinal Martini, le président Cossiga et Sandro, le chauffeur du cardinal.

Chaque fois qu’ils se rendaient de Milan à Venegono, siège du grand séminaire de son diocèse, le cardinal insistait pour que son chauffeur prenne la route qui traverse les bois. Plus didici in silvis quam in libris – « J’ai plus appris dans les bois que dans les livres », avait dit un jour Bernard de Clairvaux.

Un jour, un pneu creva en plein centre de Milan. Le chauffeur proposa aussitôt à son illustre passager d’appeler une autre voiture. Mais le cardinal Martini s’y refusa énergiquement. « Je veux voir comment tu fais, Sandro, dit-il, parce que si je suis seul, je veux savoir comment m’y prendre ». Il assistait à l’opération lorsque les passants reconnurent bien vite sa haute et hiératique silhouette. Une petite foule s’attroupait, les voitures freinaient en passant, et cela risquait de bloquer le trafic. Il fallu demander au cardinal de bien vouloir rentrer dans une pharmacie toute proche avec ses interlocuteurs. Le pharmacien se souvient encore de cette histoire de pneu crevé et il montre le livre qu’il a demandé au cardinal de lui dédicacer avant qu’il ne reparte pour l’archevêché.

Chaque année, le jour de l’an, il allait prendre le repas de midi avec la famille de son chauffeur qui habitait à l’archevêché. Il passait de temps à autre, d’ailleurs, pour offrir une crème à la glace à ses enfants.

Pour fêter leur trentième anniversaire de mariage, Sandro et sa femme sont venus retrouver le cardinal Martini, émérite, dans sa résidence italienne de Galloro, à une trentaine de kilomètres au sud de Rome, sur la Via Appia. Le cardinal les invite au restaurant, un beau petit restaurant avec vue sur le lac de Nemi, célèbre pour ses cultures de fraises et ses jardins fleuris. Il leur dit, en souriant : « J’espère que ce restaurant est digne de vous parce que j’y ai amené aussi le maire de Milan, Gabriele Albertini. »

La dernière fois que Sandro alla visiter son cher passager fut en mai dernier, à Gallarate, l’infirmerie des jésuites au nord de Milan. Le cardinal était de plus en plus affecté par la maladie de Parkinson. Il avait les larmes aux yeux – « Lascia che io pianga » - « Laisse-moi pleurer », semblait-il dire, comme dans un oratorio de Haendel. Il tenait la main de Sandro, son chauffeur, et lui répétait : « Reste assis ! » Le cardinal Martini aurait dû prendre ses médicaments, il était donc temps de se séparer, de se dire adieu. Mais le cardinal ne voulait pas se séparer de son chauffeur. Il savait qu’il allait entreprendre un long, un long et dernier voyage. Il aurait tant aimé ne pas devoir le faire tout seul.

Jean Louis Ska

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