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Le Cardinal Carlo Maria Martini à Jérusalem. - Petites histoires d’un grand homme.

25 septembre 2012

Le Cardinal qui rêvait de mourir à Jérusalem avait aussi décidé d’étudier l’hébreu moderne. Comme bibliste, il avait certes étudié l’hébreu biblique, mais il souhaitait apprendre la langue du pays qui l’accueillait et de sa population juive. À son arrivée à l’Institut biblique de Jérusalem en octobre 2002, il suivit d’abord un ulpan à l’Hebrew Union College, qui jouxte l’Institut ; un ulpan, c’est-à-dire un stage d’immersion, au milieu des autres étudiants. Ensuite il suivit des cours particuliers, d’abord avec une professeure de l’Université hébraïque de Jérusalem, ensuite avec une chercheure de l’Institut biblique. Le bureau du Cardinal donnait sur les remparts de la vieille ville, rougeoyante au couchant. Devant elle, il disait souvent : « vivre à Jérusalem requiert un surcroît de foi ». C’est là qu’il se faisait élève. Comme il voulait un enseignement structuré, il étudiait les catégories de verbes les unes après les autres, s’exerçant à changer de conjugaison, à inventer des phrases en ajoutant sujets et compléments. Trois fois par semaine, il lisait aussi l’évangile du jour à voix haute devant son apprentie professeure et, après la lecture, celle-ci lui posait des questions sur le texte, auxquelles il répondait avec la précision d’un couperet. Après quelques semaines, en mars 2004, il lui dit : « je voudrais célébrer la messe en hébreu, mais je voudrais d’abord lire devant vous le canon de la messe ». Arrivé à la moitié, il s’interrompit : « je dois encore travailler, c’est trop tôt ». Après trois semaines d’exercices, il s’estima prêt. Il célébra ainsi sa première eucharistie en hébreu devant une dizaine de personnes de l’Institut biblique. En sortant de la chapelle, il eut ce mot : « je suis autant ému que pour ma première messe ».

Au bout de quelques semaines, un jeune jésuite italien, Pino, qui donnait des cours sur les sacrements à la chaire de christianisme de l’Université hébraïque, raconta que ses étudiants peinaient un peu à saisir concrètement ce qu’était l’eucharistie. Il leur proposa d’assister à la messe célébrée en hébreu chaque mardi matin par le Cardinal à l’Institut biblique. Plusieurs groupes se succédèrent ainsi, de semaine en semaine. Le Cardinal n’omettait jamais de lire son homélie en hébreu. Après la messe, il rencontrait les étudiants qui, pour la plupart, assistaient pour la première fois à une eucharistie. Ils étaient touchés d’une grande émotion, parfois jusqu’aux larmes, à la lecture de la Genèse, d’Isaïe ou des Psaumes : « mais ce sont nos textes ! ».

Le Cardinal poursuivait son étude de l’hébreu en participant tous les vendredis soirs au shulkhan ivrit, à la « table d’hébreu », où chacun, selon son niveau, s’essayait à converser, dans la langue reçue de la Torah, de la Mishnah et de Ben Yehoudah. Un jour, il dit avoir reçu du cardinal Ratzinger, entretemps devenu pape, une question qu’il ressentit comme un aiguillon dans son apprentissage : « vous continuez à apprendre l’hébreu ? ». « Pas apprendre, étudier ». Il avait compris, ajouta-t-il, qu’il ne pourrait jamais maîtriser l’hébreu avec aisance comme les autres langues qu’il avait apprises. Mais il pouvait humblement l’étudier. L’étude est un commandement dans le judaïsme.

Fin juillet 2004, il donna une retraite sur le Notre Père selon les Exercices de st Ignace à Kyriat Yearim, sur les hauteurs d’Abu Gosh. En français, principalement pour les petites sœurs de Jésus du Proche et du Moyen Orient. Avant de commencer, il demanda à une retraitante de lui signaler chaque jour les fautes de français qu’il commettrait durant ses exposés. Devant son interlocutrice interloquée, le Cardinal ajouta simplement que st Ignace faisait de même quand il prononçait une homélie en latin. La retraitante ne put qu’obtempérer. Mais à l’expérience, elle se trouva vite désœuvrée.

Le 31 juillet 2004, fête de st Ignace, fut l’une des journées les plus brûlantes de l’été. Le supérieur de la communauté jésuite de l’Institut, le Père Maurice Gilbert, avait invité les diverses congrégation religieuses de la ville à célébrer ensemble la fête. Au soir, à l’heure où le souffle du vent l’emporte sur la chaleur, Mgr Sabbah présida l’eucharistie. Il fut décidé que les lectures seraient faites en langue originale : on est à l’Institut biblique ! C’est ainsi que le Deutéronome résonna en hébreu et l’Évangile en grec. Le cardinal Martini avait accepté de lire l’Évangile, à la condition expresse de pouvoir le faire avec l’accent grec moderne. Et l’auditoire, passablement intrigué, entendit un grec plus chargé de « i » qu’au temps de la Grèce classique et de Jésus.

Pendant 6 ans, le Cardinal célébra l’eucharistie du jour de Noël à Bethléem, dans la grotte de st Jérôme, sous la Basilique latine de la Nativité. Célébrer Noël dans la grotte où, selon la tradition, st Jérôme traduisit la Bible en latin, avait tant de sens pour la trentaine de biblistes chevronnés ou en herbe de l’Institut biblique ! Dans son homélie de Noël 2003, il souligna la grâce qui nous était donnée d’être présents à Bethléem pour Noël, et la responsabilité de la prière pour le monde, à nous confiée en ce lieu. Il invita à la reconnaissance pour le don reçu dans l’Incarnation. Et il conclut : célébrer la naissance de Jésus tend et nourrit en nous l’espérance eschatologique de la Rencontre future, tant attendue.

Espérance pour lui aujourd’hui exaucée.

Françoise Mies

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