Les Jésuites de la Province de Belgique Méridionale et du Luxembourg (BML)

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L’adieu à Mgr. Martini. Traduction française de Jean-Louis Ska SJ

12 septembre 2012

« Une Église en retard de deux cents ans »
Le dernier entretien : « Pourquoi est-ce que [l’Église] ne se secoue pas ? Pourquoi avons-nous peur ? »

Le Père Georg Sposchill, le confrère jésuite qui publia ses entretiens avec Martini dans Le rêve de Jérusalem (Paris : Desclée de Brouwer, 2009), et Federica Radice[interprète] ont rencontré ce dernier le 8 août : « Une sorte de testament spirituel. Le cardinal Martini a lu et approuvé le texte. »

Comment voyez-vous la situation de l’Église ?

« L’Église est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture a vieilli, nos églises sont vastes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Église se gonfle, nos rites et nos vêtements sont pompeux. Toutes ces choses expriment-elles ce que nous sommes aujourd’hui ? […] Le bien-être pèse. Nous sommes là comme le jeune homme riche qui s’en alla, triste, quand Jésus l’appela pour le faire devenir son disciple. Je sais que nous ne pouvons pas tout abandonner avec facilité. Encore moins facilement, toutefois, pourrions-nous chercher des hommes qui soient libres et attentifs au prochain. Comme l’ont été l’évêque Romero ou les martyrs jésuites du Salvador. Où sont chez nous les héros dont nous pourrions nous inspirer ? Pour aucune raison nous ne devons les entraver par les liens de l’institution. »

Qui peut aider l’Église aujourd’hui ?

« Le Père Karl Rahner employait volontiers l’image des braises qui se cachent sous la cendre. Je vois dans l’Église d’aujourd’hui tant de cendre par-dessus les braises que, souvent, je suis envahi d’un sentiment d’impuissance. Comment libérer la braise des cendres pour ranimer la flamme de l’amour ? Nous devons tout d’abord chercher ces braises. Où sont les personnes généreuses comme le Bon Samaritain ? Qui ont une foi semblable à celle du centurion romain ? Qui sont enthousiastes comme Jean le Baptiste ? Qui osent la nouveauté comme Paul ? Qui sont fidèles comme Marie Madeleine ? Je conseille au pape et aux évêques de chercher douze personnes « hors normes » per des postes de direction. Des hommes qui soient proches des plus pauvres et qui soient entourés de jeunes et qui tentent des choses neuves. Nous avons besoin d’une confrontation avec des hommes qui brûlent d’ardeur de sorte que l’esprit puisse se répandre partout. »

Quels remèdes conseillez-vous contre la fatigue de l’Église ?

« J’en conseille trois, très efficaces. Le premier est la conversion : l’Église doit reconnaître ses propres erreurs et doit parcourir un chemin de changement radical, à commencer par le pape et les évêques. Les scandales de la pédophilie nous poussent à entamer un chemin de conversion. Les questions sur la sexualité et sur tous les thèmes qui ont trait à la sexualité en sont un exemple. Ceux-ci sont importants et peut-être parfois même trop importants. Il faut se demander si les gens écoutent encore les conseils de l’Église en matière sexuelle. L’Église est-elle encore, dans ce domaine, une autorité à la quelle on peut se référer ou seulement une caricature pour les médias ?

Le second est la Parole de Dieu. Le Concile Vatican II a rendu la Bible aux catholiques. […] Seul celui qui accueille cette Parole dans son cœur pourra contribuer au renouveau de l’Église et répondre aux questions personnelles de façon judicieuse. La Parole de Dieu est simple et cherche comme compagnon un cœur à l’écoute […]. Ni le clergé ni le droit ecclésiastique ne peuvent se substituer à l’intériorité de l’homme. Toutes les règles extérieures, les lois, les dogmes nous ont été donnés pour éclairer la voix intérieure et pour le discernement des esprits.

Pour qui sont les sacrements ? Ceux-ci sont le troisième instrument de guérison. Les sacrements ne sont pas des instruments de discipline, mais une aide pour les hommes durant leur cheminement et durant les moments de faiblesse de leur vie. Est-ce que nous portons les sacrements à ceux qui ont besoin de nouvelles forces ? Je pense aux divorcés et aux couples de remariés, aux familles élargies. Toutes ces personnes ont besoin d’une protection spéciale. L’Église maintient l’indissolubilité du mariage. C’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille sont des réussites […]. L’attitude que nous adoptons envers les familles élargies déterminera le rapprochement de la génération des enfants à l’Église. Une femme a été abandonnée par son mari, elle trouve un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses trois enfants. Le second amour est une réussite. Si cette famille est discriminée, c’est non seulement la mère mais aussi ses enfants qui sont exclus. Si les parents se sentent en dehors de l’Église et ne bénéficient pas de son soutien, l’Église perdra la génération suivante. Avant la communion nous disons cette prière : « Seigneur, je ne suis pas digne (…) ». Nous savons que nous ne sommes pas dignes […]. L’amour est grâce. L’amour est un don. La question de savoir si les divorcés peuvent recevoir la communion devrait être retournée : Comment l’Église peut-elle venir en aide avec la force des sacrements à ceux qui vivent des situations familiales complexes ? »

Que faites-vous personnellement ?

L’Église accuse un retard de deux cents ans. Pourquoi est-ce qu’elle ne se secoue pas ? Avons-nous peur ? La peur a-t-elle pris la place du courage ? De toute manière, la foi est le fondement de l’Église. La foi, la confiance, le courage. Je suis vieux, malade, et je dépends de l’aide d’autrui. Les braves personnes qui m’entourent me font sentir l’amour. Cet amour est plus fort que le sentiment de défiance que je ressens de temps à autre envers l’Église en Europe. Seul l’amour vainc la lassitude. Dieu est amour. J’ai encore une question pour toi : qu’est-ce que tu peux faire pour l’Église ? »


Georg Sporschill SJ, Federica Radice Fossati Confalonieri. 1 septembre 2012 (modifié le 3 septembre 2012) – Il Corriere della Sera, Milan – 3.9.2012. Traduction française de Jean-Louis Ska SJ

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