Les Jésuites de la Province de Belgique Méridionale et du Luxembourg (BML)

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Bicentenaire de la restauration de la Compagnie de Jésus

16 janvier 2015

L’année 2014 a connu de nombreuses commémoraisons de la Première Guerre Mondiale. Sans commune mesure avec ces évènements, on a aussi fait mémoire du bicentenaire du rétablissement de la Compagnie de Jésus. En 1814, par la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum, le pape Pie VII rétablit l’ordre des jésuites, qui avait été supprimé en 1773 par l’un de ses prédécesseurs.

Du 23 au 25 octobre, le KADOC a organisé un colloque international sur le rétablissement des jésuites dans le Benelux. Ceci en collaboration avec la Faculté de Théologie de la KULeuven, l’Université de Namur, la Ruusbroecbenootschap (UA), l’Algemeen Rijksarchief, les provinces jésuites flamande, néerlandaise et de Belgique méridionale-Luxembourg, ainsi que le Nederlands Instituut voor Jezuïetenstudies.

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Durant quarante ans l’ordre des jésuites - sans nul doute l’un des instituts religieux internationaux influents- s’est retrouvé durant l’ancien régime entre la vie et la mort.
Les recherches relatives à la manière dont les (ex-)jésuites ont traversé cette époque - dans un conteste de changements sociaux radicaux - et posé les fondements du rétablissement de la Compagnie n’en sont qu’à leurs tout débuts.
Le colloque s’est ouvert par un débat sur le sort réservé à la Compagnie dans nos régions. Des récits concernant des (ex-)jésuites et des partisans aussi bien de l’ancienne que de la nouvelle Compagnie ont été confrontés aux développements structurels intervenus lors des diverses étapes de la suppression, de la dispersion et du rétablissement, le fil conducteur étant la question du maintien d’une ’identité jésuite’ inchangée et l’importance de l’identité du corps dans la survie de la Compagnie.
Partant de ces problématiques, Pierre-Antoine Fabre (EHESS, Paris) ouvrit le colloque en plaidant pour une contextualisation systématique de toutes les données importantes tirées du récit de la suppression et de la restauration de la Compagnie de Jésus. À l’aide d’un certain nombre d’écrits de l’époque, il illustra également la manière avec laquelle des (ex-)jésuites se démenaient pour interpréter leur propre histoire au cours de ces quatre décennies turbulentes.

Suppression et dispersion

L’ "ancienne" Compagnie sombra en 1773 à cause des querelles intra ecclésiales, des jeux de pouvoir politiques des puissances catholiques et de l’influence grandissante de la pensée des Lumières. Joep van Gennip (Archives provinciales jésuites des Pays Bas), Michel Hermans (Université de Namur), André De Winter et Reimund Haas (Archidiocèse de Cologne) esquissèrent également, respectivement pour la province jésuite flamande, la province jésuite francophone, le diocèse de Gand et l’archidiocèse de Cologne, esquissèrent l’image d’une Compagnie en proie à des problèmes internes spécifiques à la veille de sa suppression.

On peut trouver des parallélismes frappant entre la diminution du nombre des jésuites et des élèves des collèges - apostolat central de la Compagnie – et une situation financière problématique. Comme aussi l’intervention musclée et parfois opportuniste d’autorités civiles et de certaines autorités d’Eglise. Les biens de la Compagnie furent confisqués avec une évidente avidité, alors que les pères et les frères - qui protestaient d’ailleurs à peine - furent forcés de gagner la diaspora.
Une recherche approfondie du sort de ces ex-jésuites se fait toujours attendre, mais les intervenants cités mentionnèrent déjà le rôle important des réseaux existants dans la survie des individus.
Chassés du cœur de leurs lieux de vie - le monde latin, les Pays Bas méridionaux et les régions catholiques allemandes - ils trouvèrent étonnamment refuge en dehors de l’Europe catholique ainsi que dans un certain nombre d’enclaves. Michel Hermans mentionna l’hospitalité relative accordée par le prince-évêque de Liège, qui engagea volontiers les ex-jésuites pour développer l’enseignement supérieur dans son évêché.
Le Père Frans Chanterie confirmait ce constat, en décrivant le périple de survie de la communauté jésuite anglaise de Saint Omer qui passa entre autres par Bruges, Liège et l’Angleterre. Haas, quant à lui, parla à nouveau des possibilités d’exode des ex-jésuites allemands vers la Prusse, où les décrets papaux de suppression ne furent jamais promilgués. Tel fut aussi le cas, comme le montra Joep van Gennip, de la ’mission hollandaise’, où les jésuites travaillaient déjà clandestinement depuis le dix-septième siècle et où les anciens membres de la Compagnie purent survivre.

Survivre à la périphérie

Depuis ces refuges, les ex-jésuites de nos régions réussirent à consolider un réseau international et à maintenir vivants certains aspects de leur identité et de leur influence. À Liège, et à partir de 1794 en Angleterre, ils continuèrent leurs activités d’enseignement. Frank Judo a fait remarquer l’influence possible du réseau conservateur autour de l’ex-jésuite François-Xavier de Feller (1735-1802) résidant à Liège sur la pensée de Balthazar de Villegas.
Ce dernier qui était chancelier du Comté de Brabant durant la Révolution Brabançonne (1789-1790), participa à ce soulèvement conservateur contre la politique de l’empereur autrichien Joseph II (1780-1790). Paul Begheyn (Archives jésuites des Pays-Bas) a attiré l’attention sur la figure du père Adam Beckers (1744-1806). Il se révéla à Amsterdam comme une figure centrale de la communication entre les jésuites dispersés dans d’autres pays et il joua un rôle de premier plan dans la survie de la mission jésuite hollandaise. En République des Pays-Bas, les jésuites purent en effet, à partir de la fin du dix-huitième siècle, faire évoluer leurs stations précédemment clandestines en églises reconnues.
Peter van Dael, historien de l’art, montra comment les jésuites néerlandais, par le biais de leur architecture d’église classique et souvent avec l’apport d’artistes flamands - témoignèrent à nouveau leur présence au cours de la première moitié du dix-neuvième siècle.
Le cœur de l’activité des jésuites exilés durant le temps de la suppression ne se situait cependant pas à Liège, aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Prusse, mais en lointaine Russie. Dans l’empire orthodoxe russe, la suppression de l’ordre des jésuites en 1773 ne fut jamais promulguée. Marek Inglot (Université Pontificale Grégorienne) décrivit comment la Compagnie réussit à survivre en Russie.

Des ex-jésuites et de nouvelles recrues venues de toute l’Europe gagnèrent la Russie. La première génération de jésuites de la future ’nouvelle’ Compagnie fut formée au noviciat jésuite de Dünaburg (Daugavpilz, Lettonie). Parmi eux se trouvait le néerlandais Jan-Philip Roothaan (1785-1853), qui avait été recruté à Amsterdam par Beckers et qui devint plus tard général de la Compagnie rétablie.
Pierre-Antoine Malou-Riga (1753-1827), une vocation tardive, fabricant de produits textilesen Flandre occidentale, fut aussi formé à Dünaburg. Vincent Verbrugge raconta l’histoire de ce jésuite aventureux qui fut envoyé en 1811 de Russie aux Etats-Unis, mais qui y subit le choc frontal des structures hiérarchiques rénovées de la nouvelle Compagnie.

Les Pères de la Foi : jésuites ’déguisés’ ?

Le prêtre belge Joannes Vrindts (1781-1862), décrit par Jo Luyten (KADOC), fut également convaicu par le charisme des jésuites. Il rejoignit en 1814 le noviciat français de la Compagnie, mais il renonça à cause de la politique de ses supérieurs français fortement axée sur l’enseignement. Ce qui est important, c’est son passé en tant que membre des Pères de la Foi français (Pères de la Foi).
Les Pères de la Foi furent fondés en 1799. Fusion de deux associations de prêtres qui trouvaient leur inspiration dans la Compagnie de Jésus supprimée. Méfiantes, les autorités françaises, les appelaient les jésuites ’déguisés’. Jo Luyten et Kristien Suenens (KADOC) ont retracé les réseaux étendus des Pères de la Foi en France et aux Pays-Bas. Ils ont entre autres montré leur solide attachement au groupe de prêtres proches du président du séminaire, Jean-Hubert Devenise (1754-1814), qui séjournait à Louvain et à Namur, et dont Vrindts faisait également partie.
Le réseau des Pères de la Foi joua un grand rôle dans le rétablissement de la Compagnie dans les Pays-Bas méridionaux, en lui apportant aussi bien des bienfaiteurs, des refuges et des nouvelles recrues. Les Pères de la Foi étaient, de plus, très zélés dans la fondation de congrégations de femmes à orientation apostolique ignatienne.
Sous leur impulsion naquirent entre autres les Dames du Sacré-Coeur (1800), fondées par Sophie Barat, les Soeurs de Notre Dame (1803) de Namur, et les Filles de Maria-Paridaens (1805) de Louvain.

Une nouvelle identité ?

Même si de nombreux Pères de la Foi rejoignirent la nouvelle Compagnie après 1814, leur forte ’cura monialium’ ne fut guère reprise, ou seulement de façon mitigée, dans la politique du nouvel ordre jésuite. Il y eut aussi des heurts entre les anciens Pères de la Foi et les autres membres de la nouvelle Compagnie, notamment lorsque les généraux successifs Luigi Fortis (1820-1829) et le précité Roothaan (1829-1853) définirent le projet de la nouvelle Compagnie.
Le père Mark Lindeijer se pencha en détail sur la figure de Roothaan et sur sa formation de bon administrateur jésuite lorsqu’il était supérieur du collège de Turin (1826-1829). Son prédécesseur Fortis lui inculqua des principes ignatiens éprouvés comme une grande foi en Dieu et en ses propres capacités, une forte solidarité avec le monde et la disposition à la flexibilité. Le charisme de Roothaan et son enthousiasme spirituel donnèrent un élan décisif à la nouvelle Compagnie.
À l’intérieur de la Compagnie, Roothaan devint un héros, auquel on donna parfois le titre honorifique de ’second fondateur de la Compagnie’. En dehors de la Compagnie - et non le moins aux Pays-Bas, comme l’a montré Joep van Gennip dans un second exposé - sa désignation se heurta à de nombreuses critiques.
On vit à nouveau apparaître des théories de complots anti-jésuites provenant de l’ancien régime ainsi que des images de fin du monde. Le caractère militant, international et fort ultramontain de la Compagnie se heurta au nationalisme du dix-neuvième siècle et de nombreux protestants y voyaient une grande menace.

La question est bien de savoir si la Compagnie de Jésus est aussi indestructible et aussi inchangeable que ne le propageaient ses ennemis dans leurs campagnes anti-jésuites. À en croire de nombreux exposés du colloque, les jésuites se trouvaient bien effectivement au bord du précipice en 1773.
La dispersion des ex-jésuites, la survie de l’ordre dans des régions non catholiques et dans des enclaves, ainsi que la naissance de groupements de ’pseudo’ jésuites ou de jésuites ’déguisés’ ont lourdement pesé sur l’identité de corps de l’ancienne Compagnie et de ses anciens membres. Un certain nombre d’éléments allaient également marquer la nouvelle Compagnie, comme l’accent mis sur un esprit apostolique puissant, un modèle d’organisation efficace et une spiritualité militante.
Cependant, une véritable ’restauration’ de la Compagnie de l’ancien régime n’était évidemment pas possible dans le contexte de 1814, qui avait changé fondamentalement. Au cours du présent colloque, on n’a pas pu déterminer définitivement de quel côté penchait la balance entre la continuité et la discontinuité. Cela reste une question problème importante pour les nombreuses autres initiatives internationales prises cet automne autour de l’anniversaire du rétablissement de la Compagnie.

Kristien Suenens (KADOC, Leuven)
(Traduction Jacques Weisshaupt)

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