(1506-1546)
Robert Bellarmin
(1542-1621)

Stanislas Kostka
(1550-1568)
Louis de Gonzague
(1568-1591)
Pierre Claver
(1580-1654 )
(1599-1621)
François Garate
(1857-1929)
Rupert Mayer
(1876-1945)
Michel-Augustin Pro Juarez
(1891-1927)
Alberto Hurtado
(1901-1952)
Paris, 1525.
Ils étaient
trois à partager la même chambrée : un gentilhomme navarrais,
François-Xavier, brillant, ambitieux, sportif ; un "vieux"
de 34 ans, ex-officier, invalide de guerre, Inigo ; et un petit paysan savoyard,
timide, délicat, intuitif : Pierre Favre.
Enfant, il gardait
les moutons. Mais son curé avait remarqué très tôt
l’intelligence et surtout la piété du petit pâtre, qui
aurait voulu devenir prêtre. Pour ne pas faire les choses à
moitié, le bon curé avait rassemblé l’argent d’une bourse
d’études et envoyé son protégé à la Sorbonne.
Très vite,
Ignace rejoint l’âme profonde de son jeune ami, qui parle avec les anges
et qui gagne tous les coeurs. En lui donnant les exercices, il l’aide à
structurer sa personnalité, à bien utiliser ses intuitions,
à discerner les esprits. De l’avis d’Ignace, Pierre était celui
qui maîtrisait et donnait le mieux les exercices. Aussi, quand il s’agit
de choisir dans le groupe des premiers compagnons le responsable et le garant
de leur mission commune, tandis que tous votaient pour Ignace, Ignace vota
pour Pierre. C’est Pierre, ordonné en 1534, qui fut le premier prêtre
de la Compagnie.
Au court de ses missions
au travers l’Europe (Louvain, Cologne, France, Italie, Espagne, Portugal,
…) , Pierre ne cesse d’invoquer l’Esprit Saint, mais aussi les anges gardiens
et les saints protecteurs des églises et des personnes. En découle
une efficacité merveilleuse. Quelqu’un demanda un jour à Pierre
son secret et il répondit : "Quand vous rencontrez des gens,
persuadez-vous qu’ils sont meilleurs que vous. Alors vous les gagnerez
au Christ."
Un jour, Pierre et
un compagnon passent par un "coupe-gorge", en Auvergne. Des brigands
les arrêtent, veulent les rançonner et, déçus de
les trouver pauvres, les gardent en otage. Deux heures plus tard, témoigne
l’ami de Pierre, tous étaient prêts à faire les exercices
de St Ignace …
Il ose avouer vers la fin de sa vie : "C’est une très grande grâce, je le sentis ; que d’avoir la faveur de l’Esprit Saint qui est pour tous les êtres, si puissamment et si intimement, le principe, le milieu et la fin , qui ouvre les uns aux autres, qui vient à nous à travers toutes choses."
Un de ses compagnon
a dit de lui : "Il avait une douceur gaie et une cordialité que
je n’ai jamais rencontrées en personne. Il entrait, je ne sais comment,
dans l’amitié des autres, il agissait peu à peu sur leur coeur,
si bien que par le charme de sa parole il les entraînait à aimer
Dieu ."
Celui qu’on a appelé
"le plus franciscain des premiers jésuites" (M. de
Certeau) est mort à quarante ans, terrassé par la fièvre,
alors qu’il se rendait à Rome sur l’ordre du Pape.
Saint Pierre Canisius,
qui lui devait sa vocation, a dit de lui : "Je n’ai jamais vu ni entendu
de théologien plus savant ni plus profond." Et saint François
de Sales, jusqu’à la fin de sa vie, s’est étonné que
l’Eglise n’ait pas encore canonisé l’humble berger savoyard …
(1542 - 1621)
Il n’était pas grand ; Dans la chaire où il prêchait, on mettait un escabeau. Mais, connaissez-vous beaucoup de prédicateurs que la foule empêche de quitter s’ils ne promettent de revenir le lendemain ? Ce petit homme a été l’une des plus belles intelligences de la renaissance italienne, mais loin de nous écraser, il attire. Peu de saints furent aussi aimables, aussi attachants. Il est probablement le jésuite qui a servi avec le plus d’humilité et de loyauté le plus grand nombre de papes. Il a vécu dans l’intimité de huit papes successifs, avec la réputation d’un don étonnant de prescience à leur sujet. A un ami qui lui demandait : "Vous avez prédit la mort du Pape Sixte, celle du Pape Clément et maintenant celle du Pape Paul. Comment faites-vous ?", il répondit en riant :: "Eh bien ! je vais vous le dire ; tous les papes croient, et d’autres le croient pour eux, qu’ils régneront tant d’années ; j’en enlève un tiers, et je donne ce chiffre."
Robert, né en 1542 à Montepulciano en Italie. Après s’être demandé s’il ne deviendrait pas médecin, il choisit d’entrer dans l’ordre nouveau des jésuites. Pendant vingt-huit années, Robert Bellarmin sera professeur et prédicateur. Il viendra notamment à Louvain (Leuven en Belgique) pendant sept années (1569-1576), prêchant avec grand succès à l’église Saint Michel.
En 1576, professeur à l’université grégorienne, il publie trois volumes "Controverses" dont Théodore de Bèze dira : "C’est le livre qui nous a perdu !" C’est là qu’il fait la connaissance de Louis de Gonzague dont il deviendra le père spirituel.
A partir de 1592, Bellarmin est Recteur pendant deux ans, Provincial de Naple pendant deux ans, théologien du Pape pendant trois ans, cardinal en 1599, archevêque de Capoue en 1602. En 1597, il compose son "petit catéchisme" qui connaîtra quatre cents éditions et sera traduit en soixante langues ! Il écrit aussi un "Commentaire des psaumes" qui comptera trente-trois éditions.
Bellarmin n’est pas seulement un professeur et théologien, c’est un pasteur au coeur large ouvert, qui aime les hommes et veut les aider. Il a toujours voulu vivre d’abord sa vocation de jésuite : prêcher, confesser, aider les malades et le mourants, catéchiser les pauvres et les enfant. Homme de grande oraison, il a écrit un livre mystique intitulé "Le gémissement de la colombe, ou le don des larmes" (1617). Enfin, arrivé au terme de sa vie, en 1620, il a encore publié un livre "L’art de bien mourir".
Le 17 septembre 1621, il meurt au noviciat de Saint André, un mois après saint Jean Berchmans. Toute sa vie a été un service ardent, passionné de l’Eglise et du Souverain Pontife. Mais cet amour de l’Eglise et du Pape a été assez fort pour qu’il ose parler avec sa liberté de prophète.
Il a su dénoncer les abus de la Cour romaine, rédigeant à l’adresse de Clément VIII un mémoire dénonçant les grands abus qui sévissaient dans son entourage. Sans platitude, il eut le courage de soutenir que le Pape n’avait qu’un pouvoir indirect sur les Etats, ce qui lui valut d’être mis à l’index. à la mort de Clément VIII, plusieurs cardinaux voulaient le choisir comme successeur. Mais au conclave, Robert Bellarmin donna cet avertissement :"Prenez garde : dans ma famille on vit très vieux, presque centenaire !"
Lors du procès de Galilée, Bellarmin, qui n’était ni physicien ni astronome, fut d’avis qu’il ne fallait pas condamner le savant. Mais il ne fut pas écouté. Robert Bellarmin était un surdoué. Mais tandis que tant d’hommes intelligents sont tentés de suffisance ou d’orgueil, lui a reçu son intelligence comme un don de Dieu, humblement demandé et accueilli dans la prière. "J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée."
Robert Bellarmin a été proclamé docteur de l’Eglise. Pour Canisius, il incarne un des aspects fondamentaux de l’activité de la Compagnie de Jésus : le service intellectuel de l’Eglise. Goethe appelait Bellarmin "mon saint" !
(1550 - 1568 )
Avec sa figure poupine et ses grands yeux noirs, sa joie rayonnante et sa vivacité, Stanislas n’a pas l’air ni l’allure d’un révolutionnaire. Pourtant, dès son enfance, il a dû lutter, contester, réagir. Son père, le prince Jean Kostka, était riche, immensément riche. Les dîners fastueux et sans retenue, où les plaisanteries volaient bas, heurtaient violemment les enfants, obligés d’y assister. Il a quatorze ans quand son père l’envoie à Vienne où les jésuites viennent d’ouvrir un collège. Stanislas y est d’abord interne, puis externe. Son frère aîné, Paul se moque de la piété de son cadet qu’il persécute, ridiculise, humilie devant les libertins. Seul contre tous, Stanislas tient bon. Mais après deux ans et demi de cette guerre d’usure, il n’en peut plus : sa santé s’effondre, il est à deux doigts de la mort. Affolé, redoutant peut-être la colère de leur père, Paul soigne son frère avec beaucoup d’amour. Mais Stanislas, à peine guéri, est maintenant déterminé : il va trouver le Provincial des jésuites et lui demande de l’accepter comme novice. Hélas, le Provincial refuse : "Le prince, votre père, vous donnera-t-il son accord ? Vous n’avez pas dix-sept ans …" Stanislas est aussi sûr de sa vocation que du refus de son père. Comment sortir de l’impasse ? Quelqu’un lui conseille d’aller voir le père Pierre Canisius, Provincial d’Allemagne, qui trouvera peut-être une solution.
Un matin d’août 1567, au petit jour, Stanislas s’enfuit pour faire à pied les cinq cents kilomètres, de Vienne à Augsbourg . Arrivé dans un bois, il abandonne ses vêtements princiers, revêt une blouse de paysan et se coiffe d’un large chapeau. Ainsi méconnaissable, il échappe aux cavaliers que son frère envoie à sa recherche. Mis au courant, le prince Jean Kostka a fait le serment qu’aucun jésuite ne mettrait les pieds en Pologne. Il ordonne de rechercher Stanislas et de le ramener de force à la maison.
Saint Pierre Canisius, du premier coup d’oeil, a compris le jeune routier. A trois reprises, il écrit à Rome à son sujet. Il met son humilité à l’épreuve en l’invitant à travailler comme domestique dans un collège. Finalement il l’envoie au noviciat de Rome où l’accueillera saint François de Borgia. Stanislas y arrive enfin, joyeux mais épuisé par mille huit cent kilomètres de marche.
Il sent décliner rapidement ses forces. Le 5 août, il confie à l’un de ses compagnons qu’il espère célébrer l’Assomption au ciel…"Marie, c’est ma mère", disait-il spontanément. Le dimanche 11 août, il averti lui-même le frère infirmier qu’il mourrait le jour-même. L’infirmier de rire et le maître des novices d’ajouter : "Pauvre petit coeur, vous rendez les armes pour si peu ? - Oui, réplique Stanislas, pauvre petit coeur, mais je mourrai." Quelques heures plus tard, à l’aurore du 15 août, il meurt. Il avait dix-huit ans.
Louis de Gonzague
(1568 - 1591)
Comme il parait loin de nous, ce jeune noble italien d’une famille richissime, en pleine renaissance ! Un de ces oncles avait une écurie de six cents chevaux, dont un étalon ferré d’or massif ! Louis a fréquenté la cour de Charles-Quint. Les grands de ce monde rêvaient de lui pour épouser leurs filles. Mais lui affichait son mépris des grandeurs. Ne l’a-t-on pas vu arriver à une fête mondaine, où les cavaliers caracolaient sur leurs pur-sang, monté sur un vieux mulet ?
Le jour de sa naissance, son père, le marquis de Castiglione, avait fait sonner toutes les cloches et tonner les canons pendant trois jours. Fou de joie et d’orgueil, il avait distribué pain et vin, gratuitement, à toute la population : son premier enfant, son héritier, allait assurer la gloire de sa maison et le bonheur de ses sujets … Très tôt, Louis s’aperçoit que la société où l’a placé sa naissance "baigne dans le sang, le poison, un climat de luxure, d’impudeur et de fausseté." (Missi, p.34) Même sa mère, qu’il aime pourtant d’une véritable tendresse, le scandalise : il ne peut approuver ses bariolages de fards, ses décolletés, ses parfums agressifs. Le monde qui l’entoure, pourri de richesses et de passions, est à ses yeux marqué par la mort. Deux de ses frères mourront assassinés, ainsi qu’un oncle, à l’instigation de son frère Rodolphe ! Sa propre mère, un jour sera poignardée et laissée pour morte …
Louis a choisi l’Evangile, avec toute sa force de contestation. Il est fasciné par l’absolu de Dieu. Pour suivre sa vocation, il doit arracher à son père, à sa puissante famille, à l’empereur lui-même "le droit de sacrifier tous ses droits et son droit d’aînesse". Même pendant son noviciat, il rentre pour un temps dans sa famille, afin de régler des "affaires explosives" que lui seul pouvait apaiser.
Dans sa vie spirituelle, donner à Dieu le temps qui Lui revient, cela signifie pour lui recommencer toute l’heure d’oraison quand une distraction l’a interrompue ! Il faudra la sage direction de saint Robert Bellarmin, son père spirituel, pour assouplir et adoucir cet héroïsme fou. Au printemps 1591, Louis étudie la théologie à Rome quand une épidémie de peste. Louis se livre entièrement au service des pestiférés. Il les approche dans la rue, les soigne, les prend dans ses bras … Le 21 juin, il meurt, non pas de la peste, mais d’un épuisement subit et rapide de son organisme.
Saint Jean Berchmans, saint Jean Bosco, saint Dominique Savio avaient pour Louis une amitié et une admiration sans bornes.
(1580-1654)
"Après la vie du Christ, aucune vie ne m’a davantage remué l’âme que celle du grand apôtre Pierre Claver." (Léon X111 , 1896)
Paradoxe : Celui que Léon XIII a canonisé en 1988 et proclamé patron de toutes les missions auprès des Noirs, n’a jamais mis les pieds en Afrique.
Si on l’avait écouté, il ne serait jamais devenu prêtre : comme son ami et maître vénéré, Alphonse Rodriguez, il aurait voulu rester frère, au service de la Compagnie. Mais saint Alphonse lui dit un jour : "Ta mission est aux Indes."
C’est ainsi qu’à l’âge de trente ans, Pierre part pour l’Amérique. Il ne se sent pas prêt à recevoir l’ordination sacerdotale. Arrivé à Santa Fe de Bogota, dans le collège en construction, il est heureux de servir comme portier, sacristain, infirmier, cuisinier … Mais ses supérieurs insistent : en 1616, âgé de trente-six ans, il est ordonné prêtre à Carthagène, port de mer des Antilles, et donné aussitôt comme compagnon au Père de Santoval, l’apôtre des esclaves que les négriers déversaient par milliers dans le port. Après des années de ce ministère épuisant, Sandoval est heureux de passer la main à son ami.
A son contact, Pierre a trouvé sa vocation d’esclave des esclaves. Il a demandé au Père Général d’y être affecté pour toujours. Dès lors, c’est l’enfoncement. Pierre va passer toutes ses journées à accueillir, à catéchiser, à consoler ces foules de malheureux que les esclavagistes traitaient comme du bétail.
Dès qu’un négrier est annoncé, Pierre loue une barque et aborde , avec trois ou quatre interprètes, le bagne flottant où les noirs sont entassés, littéralement, comme des sardines. Il baptise les bébés nés pendant le voyage, il panse les blessés, rassure les angoissés, encourage, caresse, bénit … Comme saint Vincent de Paul, il aime les pauvres "à la sueur de son front et les manches retroussées."
A terre, il s’inquiète de leur logement, il prend dans ses bras les malades, il réconforte les mourants. S’il manque une couverture, il donne son manteau. Pour son travail, Pierre a besoin d’interprètes. Il en faut bien huit ou neuf pour couvrir les langues et dialectes africains. Pierre les attache au service du collège : nourris, logés, finalement affranchis par le père des pauvres. Pierre Claver est nommé intendant du collège, ce qui lui permet de céder son propre lit à un malheureux atteint d’une fistule si nauséabonde qu’on le chassait de partout . Pendant quatre mois, Pierre dormit à terre, sur une peau de buffle, à côté du malade qu’il soigna jour et nuit jusqu’à son décès.
La tragédie des esclaves était pour lui une obsession. Quand il entrait dans les vastes baraquements bourrés de noirs sans espoir, il ne pouvait retenir ses larmes. Il allait vers les malades, et voyant comme ils refusaient de manger, et désiraient mourir, il s’approchait d’eux, les choyait de mille façons, leur rendait l’espérance. Tout le temps qui lui restait, il le consacrait à la prière : durant plusieurs heures, chaque nuit, on l’entendait murmurer : "Seigneur, je vous aime, beaucoup, beaucoup …"
Rien d’étonnant si le Seigneur est intervenu parfois avec puissance et jusqu’au miracle pour appuyer l’action de Pierre :
Pepita, une petite esclave qu’on tient pour morte et qu’on va ensevelir, il la ressuscite en l’appelant par son nom ; Une jeune noire, portant des oeufs dans un panier est bousculée par un homme brutal qui renverse tout. Pierre vient à passer près de la fille en larme et ramasse tous les oeufs, frais et entiers ; Un jour, il apprend que deux esclaves vont mourir. L’un des deux meurt sous ses yeux. Mais Pierre lui parle avec force et le mort revient à la vie. Son compagnon demande, lui aussi, de devenir chrétien. Les deux hommes reçoivent le baptême et avec lui recouvrent la santé. Le lendemain, le Provincial des jésuites, de passage à Carthagène, convoque Pierre : " Mon Père, au nom de la sainte obéissance, je vous prie de me dire si vous avez vraiment, hier, ressuscité un mort." Acculé, Pierre répond : "Il est vrai, mon révérend Père, qu’on est venu me dire qu’un esclave était mort. Il est vrai que je suis accouru près de lui. Il est vrai aussi que Dieu a permis qu’on le trouve vivant."
En 1650, une épidémie de peste ravage tout Carthagène. Pierre a septante ans. Oubliant son âge et sa fatigue, il se dépense au chevet des malades innombrables. Lui-même est atteint par le mal. Grâce aux prières de ses amis, il se rétablit, mais sa faiblesse reste grande. Il tremble tellement, des mains et des jambes, qu’il ne peut plus dire la messe. De plus en plus, Pierre s’enfonce dans un dialogue permanent avec Dieu. Son chemin de croix va durer quatre ans. Une de ses grandes joies fut de lire la vie de saint Alphonse Rogriguez qui venait de paraître. Il baisait le livre, le serrait sur son coeur, le caressait de ses mains tremblantes.
On lui demanda : "Est-il vrai que le frère Alphonse vous a prédit que vous viendriez à Carthagène ? - Oui, plus d’une fois. -Est-il vrai qu’un jour, en vous parlant de la Sainte Trinité, il est tombé en extase, et vous avec lui ? - Oui, il est vrai qu’il resta abîmé en Dieu …" A l’aube du huit septembre 1654, jour de la Nativité de Notre-Dame, Pierre Claver rejoignait son vieux maître et ami.
Trois ans avant sa mort, en 1651, Les lettres annuelles de ses supérieurs donnaient de lui ce portrait : "Pierre Claver. Bon esprit. Jugement médiocre. Prudence étriquée. Médiocre expérience de la vie et des choses. Caractère mélancolique. Ministère remarquable avec les Ethiopiens (Noirs)." A myopie, cécité de riches. Léon XIII a vu plus loin …
Jean Berchmans
(1599-1621)
"Faire les choses communes d’une façon peu commune", telle fut la devise de saint Jean Berchmans, ce Belge né à Diest le 15 mars 1599 dans une famille de tanneurs pas toujours très à l’aise sur le plan financier.
Enfant pieux, il sert la messe avant d’aller à l’école.
Adolescent, il accepte de partir comme domestique à Malines pour pouvoir continuer ses études. C’est dans cette ville, où vient de s’ouvrir un collège de Jésuites, qu’il achèvera ses "humanités", grâce à une bourse.
Sa vocation se précise peu à peu : c’est la lecture de la biographie de saint Louis de Gonzague qui venait d’être béatifié qui le détermine à entrer chez les Jésuites Au Père auquel il s’ouvre de son désir, il affirma que "si on le recevait, il saurait avec l’aide de Dieu, mettre si bien à profit la grâce de sa vocation qu’il deviendrait un saint lui aussi. "
A la maison, il se heurte à l’opposition de ses parents qui l’auraient voulu prêtre séculier, jouissant de bons revenus mais avaient de la peine à accepter qu’il vive pauvre dans un ordre exigeant.
Enfin, le 24 septembre 1616, il entre au noviciat. Avec courage, il met tout en oeuvre pour "devenir saint en peu de temps", il pense que le travail le plus petit devient grand devant Dieu par la direction qu’on lui donne et l’intention qui l’inspire. Cela ne l’empêche pas d’avoir un zèle ardent pour les missions et il rêve du martyre. Envoyé à Rome pour étudier - il occupe la chambre de Louis de Gonzague - il fait la joie de sa communauté et étonne par sa gaieté radieuse et sa capacité de se donner tout entier à chacune de ses actions.
Au cours de la dernière année de sa vie, Jean connaît des épreuves intérieures et douloureuses. Son activité ascétique s’intensifie et se simplifie mais il a beau s’humilier et se faire petit, l’éclat de sa sainteté le trahit : dans la rue, les gens se retournent sur son passage, chacun a l’impression d’être son meilleur ami. Début août 1621, il tombe malade. Quand le frère infirmier lui annonce qu’il va sans doute mourir, Jean lui jette les bras autour du cou et l’embrasse, puis, il prend le crucifix de ses voeux, la règle de la Compagnie, son chapelet et dit : "Mon Dieu, c’est tout ce que je possède et que j’ai possédé de ma vie, ne m’abandonnez pas mon Bon Jésus !"
Vers la fin de la nuit, le Père Recteur lui dit : "Jean, il est temps que j’aille dire la messe, ne mourez pas, mais attendez que je revienne." A peine avait-il quitté la chambre que l’angoisse saisit à nouveau le mourant. Il se mit à trembler, étendit les bras et poussa un cri : "Je ne l’ai pas fait volontairement ! Ce n’était pas volontaire ! Allons à la maison !" Peu après, apaisé, il demanda qu’on récite les litanies de la sainte Vierge.
Au matin du 13 août 1624, Jean remit à Dieu son âme ensoleillée. Béatifié en 1865, il fut canonisé en 1888.
Avec Louis de Gonzague et le Polonais Stanislas Kostka, il partage le titre de protecteur de la jeunesse et nous donne un modèle de simplicité joyeuse. ------------------------------------------------------------------------
Saint Jean Berchmans est fêté le 26 novembre.
François Garate
(1857 - 1929) Né le 3 février 1857 à Regarte, près de Loyola.
Après ses études élémentaires, en 1871, François devint domestique au collège de la Compagnie "Nuestra Senora de la Antigua". Trois ans plus tard, il entrait au noviciat, à Pyanne, dans les Landes (France). De 1877 à 1888, il fut infirmier et aide-sacristain au collège Saint Jacques de la Guardia (Pontevedra). Puis jusqu’à sa mort, durant près de quarante ans, il fut portier au collège universitaire de Deusto (Bilbao).
Sa charité souriante, sa continuelle disponibilité, son souci de tous, sa courtoisie lui suscitèrent la vénération de tous. Le cardinal Pierre Boetto, archevêque de Gènes, a témoigné de la sainteté profonde de François dont pourtant le comportement extérieur n’avait rien d’extraordinaire.
Au cardinal qui l’interrogeait, le frère avait simplement répondu :"Père, tout ce que me permet mes forces, je le fait ; le reste vient du Seigneur qui peut tout ; avec son aide, tout devient léger et même agréable. Nous servons un maître si bon !" Le pape Jean-Paul II l’a béatifié en 1985.
(1876 - 1945) Rupert Mayer est né à Suttgart en 1876. Une gouvernante remplaçait les parents trop occupés par leur commerce, mais la famille était heureuse et saine. Dès qu’il eut l’âge de monter à cheval, Rupert accompagna tous les dimanches, après la messe, son père pour une longue promenade à cheval et devint un excellent cavalier.
Au gymnase de Stuttgart puis de Ravensbrück, où d’âpres discussions opposaient jeunes catholiques et protestants, il mit au service de la foi un prestige incontesté d’athlète et de debater. Il emportait haut la main le prix d’éducation physique. Dans les autres branches, il devait travailler. Plein de confiance en la vie, mais aussi très attentif aux souffrances des pauvres, des malheureux, le coeur du jeune Rupert se tourne très tôt vers la vocation sacerdotale. En mai 1899 il est ordonné prêtre à Rothenburg.
Moins d’une année plus tard il entre au noviciat jésuite de feldkirch. Dès 1906, il est affecté aux missions populaires dans les paroisses. Il organise, pour les hommes surtout, des exercices spirituels de trois à sept jours. Sa parole, énergique et loyale, touche les coeurs et emporte la confiance. Le 8 janvier 1912, un an après ses derniers voeux, il est envoyé à Munich qui sera désormais, mis à part l’aumônerie militaire de 1914 à 1917, le lieu de son travail et de ses combats.
D’emblée, Rupert Mayer est saisi par la détresse des pauvres et des sans-abris émigrés des campagnes vers la grande ville. Pour eux, il éveille et mobilise la conscience des chrétiens. Il fonde en 1941 la Congrégation de la Sainte Famille vouée à l’éducation des filles de milieux populaires.
En 1914, il s’engage comme aumônier du corps d’armée bavarois. Affecté à des hôpitaux de front, il étonne par son intrépidité, par sa charité héroïque au service des blessés. Très tôt, l’armée lui confère les plus hautes décorations, qui seront plus plus tard son meilleur bouclier : les nazis n’oseront jamais toucher à cet homme.
Après l’Alsace et la bataille de la Somme, Rupert est envoyé en octobre 1916 sur le front de l’est, en Roumanie et dans les Balkans. Il lui arrive de dire la messe dans des postes avancés, à quelques mètres de l’ennemi terré lui aussi dans ses tranchées. Le 30 décembre 1916, une grenade l’atteint à la jambe, qu’il faut amputer. Il a quarante ans. Jusqu’à sa mort en 1945, Rupert sera le boiteux légendaire, appuyé sur sa canne, celui que rien n’a jamais pu abattre.
Pour lui, la vraie grande guerre ne commencera qu’en 1923, avec le putsch d’Hitler. Elle durera plus de vingt ans. Le 9 novembre 1923, des fusillades déchirent les rues de Munich. Le Père Mayer veut se porter au secours des blessés, mais il se fait chasser avec haine par les putschistes qui le traitent de "chacal noir". On n’ose plus le frapper en public, mais il apprend de bonne source qu’on veut l’assassiner. "Je me suis habitué à la mort pendant la guerre, pourquoi aurais-je peur ?". Le 30 janvier 1933, Hitler et ses hommes prennent le pouvoir. Même la justice est désormais dominée par la Gestapo.
Rupert Mayer dénonce les passe-droits de la police, contre laquelle il dépose plainte ! Il prend la défense, publiquement, du cardinal Faulhaber menacé de mort, des prêtres et des religieuses persécutés, des écoles confessionnelles calomniées. La congrégation mariale des hommes qu’il a fondée est sa garde du corps. On n’ose pas le toucher. Au ministre qui veut l’intimider, il réplique rudement : "Je ne suis pas un politicien. Je suis simplement ma conscience. Si l’Etat attaque l’église, les prêtres et les religieux, je dois le dénoncer et je le ferai publiquement." Un jour, convoqué au bureau de police d’Etat, il a pris sa petite valise : "Vous pouvez me mettre en prison, j’ai avec moi le nécessaire."
Après quatre années de "guerre des nerfs" implacable, Rupert Mayer est traduit devant un tribunal d’exception, au Palais de justice de Munich. Il déclare à ses juges : "Les deux points forts de ma vie de prêtre sont la patrie et la religion. Je ne puis être un renégat, même si vous m’offrez un avenir brillant. Hitler lui-même a dit : être allemand, c’est être vrai. Vous messieurs les juges, vous devez supporter la vérité." Condamné à six mois de prison pour "avoir creusé la tombe de l’Etat", il sera gardé en liberté provisoire, mais il refuse d’obéir à la consigne du silence que la police veut lui imposer.
En janvier 1938, Rupert Mayer est envoyé par la Gestapo à la prison de Landsberg. En mai, l’annexion de l’Autriche est l’occasion d’une amnistie : aussitôt, le Père Mayer reprend ses prédications à Munich. La Gestapo le tient à l’oeil. En décembre 1939, il est envoyé au camps de concentration de Sachsenhausen, à vingt-cinq kilomètres au nord de Berlin.
Le 6 Août 1940 - sur quel ordre venu d’en haut ? - Rupert Mayer est transféré mystérieusement à l’abbaye bénédictine d’Ettal. Il y sera déclaré "libre", mais à résidence assignée, sans contact avec le monde extérieur, sans ministère sacerdotal, sans visites et presque sans nouvelles. Ce sera une "cage d’or". La charité respectueuse des moines adoucit son exil, mais de son propre aveu, ces cinq années de "prison dorée" et de silence forcé seront l’épreuve la plus dure de sa vie.
Pourquoi n’a-t-il pas cherché à s’évader ? Sans doute pour épargner à ses hôtes et à la Compagnie des représailles sanglantes. Ou par fidélité à une parole donnée ? On ne le saura jamais. Tandis qu’il s’enfonce dans le silence, au point que ses proches le croient mort, l’empire hitlérien, constellé de camps de concentration, bombardé en ses oeuvres vives, saigné sur les deux fronts de l’est et de l’ouest, s’écroule inexorablement.
Un jour de printemps 1945, la nouvelle court à travers Munich : Le Père Mayer vit toujours, et il revient ! Dans les quartiers pauvres qu’il a fréquentés, parmi les survivants de sa fameuse congrégation mariale d’hommes, autour de l’église Saint Michel dont la chaire a défié durant des années les mouchards de la Gestapo, on prépare dans la liesse un retour triomphal … Mais le Père Mayer ne veut pas de manifestations. "Non, pas à nous, Seigneur, pas à nous, mais à ton Nom donne la gloire et la vérité."
Le 27 mai, jour de la fête patronale de sa congrégation mariale, plusieurs milliers d’hommes assistent à la messe qu’il concélèbre avec le cardinal Faulhaber. Un journal titre : "L’apothéose du prêtre de Dieu que rien n’a pu briser". Dans son sermon, Rupert Mayer invite à l’action de grâce, au pardon, à l’engagement au service de l’Eglise qui a retrouvé sa pleine liberté. C’est un peu son testament de prédicateur. De toutes ses forces entamées, il continue à visiter des pauvres, à confesser, à conseiller.
Le 1er novembre 1945, il célèbre la messe et, après l’évangile, se retourne pour une courte homélie. Adossé à l’autel, bien calé sur sa jambe de bois, il prononce : "Le Seigneur … le Seigneur … le Seigneur …" Une congestion cérébrale l’a frappé. Il vacille, mais ne tombe pas. On se précipite à son secours. En vain. Dans l’ambulance, son coeur s’arrête.
Mais le peuple chrétien garde l’image de l’athlète du Christ : "Celui-là, même dans la mort il n’est pas tombé !" Le Pape Jean-Paul II l’a déclaré bienheureux lors de sa visite à Munich, en 1987.
Michel-Augustin Pro Juarez
(1891 - 1927)
Il naquit dans une famille
foncièrement chrétienne, le 13 janvier 1891, à Guadeloupe,
au Mexique. Son père, qui était directeur d’une exploitation minière,
se chargea de sa formation et voulut l’associer à son travail. Mais Michel,
désirant se consacrer à l’apostolat ouvrier, entra dans la Compagnie
le 8 Août 1911.
La persécution qui s’abattit sur le Mexique dès l’année 1913 lui valut d’aller faire ses études littéraires en Californie, puis, en 1925, d’être envoyé en Espagne pour ses études de philosophie. Il rentra en Amérique en 1920 et devint surveillant d’un collège mexicain au Nicaragua. En 1922, il revient en Espagne faire sa théologie qu’il acheva en Belgique. Il fut ordonné prêtre en 1925 à Amiens et s’initia à la pastorale ouvrière, suivant de près les premiers commencements de la J.O.C.
De retour au Mexique, il retrouva la persécution et ne put exercer son ministère que dans la clandestinité. Il se dévoua dans tous les milieux, mais surtout auprès des plus pauvres. Arrêté le 18 novembre 1927 il fut accusé faussement de complicité dans un attentat qui avait visé le général Obregon.
Sans aucun procès, il fut fusillé le 23. Il tomba les bras en croix, criant :"Vive le Christ Roi !". Auparavant, une santé déficiente ne l’a jamais empêché de se montrer toujours heureux et joyeux. Jean-Paul II l’a béatifié en 1988.
Alberto Hurtado est un jeune chilien mort en 1952, âgé de 51 ans. De saint Jean Bosco, il avait l’humble origine et l’amour des enfants pauvres, de Joseph Cardijn, le zèle pour la classe ouvrière et de l’abbé Pierre, l’art de loger les sans-logis. Alberto a quatre ans quand son père, un fermier, meurt subitement après une chevauchée digne d’un western à la poursuite de voleurs de bétail. Désormais, il est pauvre. Sa mère, ruinée, part pour Santiago et réussit à éduquer ses deux garçons qui feront même leurs humanités au collège Saint-Ignace. Alberto, très sensible au drame du quart-monde, voudrait entrer tout de suite au noviciat des jésuites pour devenir prêtre des pauvres. Mais sa mère et son petit frère ont besoin d’un salaire pour survivre … Après sa rhétorique, Alberto prend un travail à mi-temps et consacre l’autre moitié de sa journée à étudier le droit à l’université. Dans le quartier le plus misérable de Santiago, il fonde un patronage puis un secrétariat social et une école du soir. Docteur en droit, en 1922, passionné de problèmes sociaux, il n’oublie pas pourtant sa vocation et aspire à rejoindre le noviciat des jésuites.
Grâce à Dieu, sa mère, après dix-huit ans de veuvage, vient de gagner le procès intenté aux requins qui avaient abusés de son inexpérience. Désormais, elle peut vivre à l’aise. Alberto entre au noviciat le 14 Août 1923. Etude littéraires en Argentine. Philosophie en Espagne. Théologie et une licence en pédagogie à l’université de Louvain .
Quand il rentre à Santiago, en 1936, il n’a plus que seize ans à vivre … Seize années qui vont marquer l’Eglise du Chili. D’abord affecté à la formation de l’Action catholique, il dépense toutes ses forces à faire connaître la doctrine sociale des Papes, à conscientiser les classes dirigeantes, à réveiller la foi et l’espérance des classes laborieuses. Il est à la fois l’homme des syndicats chrétiens, l’aumônier des universitaires et l’apôtre du quart-monde. Son zèle fougueux mais plein de respect pour les personnes se déploie dans des publications, dans des sermons, des retraites, une action multiforme d’éveilleur des consciences et d’apôtre des petits.
Un matin, d’octobre 1944, au cours d’une retraite qu’il dirige pour un groupe de dames, il leur fait part d’un événement qui l’a bouleversé : la veille, très tard dans la soirée, un homme sans logis, grelottant de fièvre, à peine vêtu, lui a demandé l’aumône pour passer ne fusse qu’une nuit à l’hôtel et soigner son angine … "Et cet homme, c’est notre frère, un enfant de Dieu comme nous ! Que fait l’Eglise pour ses enfants de la rue qui dorment à la belle étoile et se réveillent frigorifiés ?"
Touchées au coeur, les dames se concertent et agissent immédiatement : argent, chèques, bijoux sont donnés au Père. Un quotidien lance un appel à la générosité de ses lecteurs. La réponse du public dépasse toutes les espérances. Le 21 décembre, la première pierre du "Foyer du Christ" est bénie par l’évêque. Le miracle quotidien a commencé … Actuellement, cette oeuvre a besoin de dix millions de dollars par ans. L’Etat lui en donne huit cent mille, le reste est fourni par la providence, moyennant la charité des chrétiens …
Le Père Hurtado devient une figure populaire. Il intervient à la radio, écrit des journaux, donne des conférences … On parle partout de ses missions de "commando", au volant de sa camionnette verte, pour recueillir en pleine nuit d’hiver les va-nu-pieds, les clochards, et leur offrir un toit, une lit, un repas chaud, une amitié surtout … Pour mieux conscientiser son pays, il trouve encore le temps de fonder une revue, "El Mensajero", qui diffuse la pensées sociale des Papes et éveille les consciences. Il multiplie aussi ses visites aux ouvriers des mines, des usines, des ports pour les aider à créer un syndicalisme chrétien.
Un prêtre ouvrier français, invité à se ménager, disait :"Je préfère mourir jeune, usé, que vieux, moisi.." Alberto Hurtado, atteint d’un cancer au pancréas, meurt à l’hôpital, entouré de la vénération et de l’amour de tout un peuple. Sa prière préférée était : "Contento, senor, contento !" Son dernier mot à son Supérieur fut : "Croyez bien, Père, que je suis heureux, profondément heureux."
Il avait reçu la nouvelle de sa mort prochaine comme un immense cadeau de Dieu : "J’ai gagné à la loterie ! Je suis heureux, heureux ! Le Pape Jean-Paul II a béatifié Alberto Hurtado le 16 octobre 1994.

